L’ambition islandaise
Autoportrait du directeur de l'Icelandic Film Centre. © Gísli Snær Erlingsson

L’ambition islandaise

Adrien Kuenzy 26 mai 2025

L’Islande s’impose dans les grands festivals depuis plusieurs années. Derrière ces succès, un écosystème en mutation. À la tête de l’Icelandic Film Centre, Gísli Snær Erlingsson réforme le soutien public pour un cinéma plus équitable, plus transparent et plus ambitieux. Entretien.

copy linkshare facebookshare linkedinshare instagram

Quand vous arrivez à la tête de l’Icelandic Film Centre en 2021, vous trouvez une institution vieille de vingt ans. Quelle a été votre première impression?

C’était une maison solide, mais qui n’avait jamais été réévaluée en profondeur. L’industrie du cinéma islandais avait beaucoup changé: plus de projets, plus d’ambition, plus de jeunes talents… mais les règles, elles, étaient restées les mêmes. Il fallait donc poser une question simple: est-ce que ce que nous faisons est toujours adapté? Et si ce ne l’est pas, qu’est-ce qu’on change?

Vous avez donc lancé une vaste réforme?

Oui, un vrai chantier. On a passé en revue tous les processus, en dialoguant avec les professionnel·le·s. Rien n’était sacré. On a revu la façon dont les projets sont évalués, clarifié les critères de sélection, formé les membres de la commission, introduit un droit d’objection pour les auteur·trice·s… C’est énorme comme travail, mais essentiel. Parce que derrière chaque demande, il y a des mois, parfois des années d’investissement personnel.

Vous insistez sur la transparence du financement public. Comment fonctionne-t-il aujourd’hui en Islande?

On soutient le développement de scénarios, la production de films, de séries, de documentaires, de courts-métrages. C’est un système sélectif, avec un budget annuel limité: entre quatre à six longs métrages peuvent être aidés par an. Tout est pensé pour favoriser la diversité, y compris la parité ou les films pour enfants. L’autre pilier, c’est le système de remboursement — 25 à 35 % des dépenses de tournage peuvent être récupérées par les productions. Mais ça, c’est un autre guichet, plus automatique.

Avec des moyens réduits, comment arbitrer entre films d’auteur locaux et grandes co-productions?

C’est toujours un exercice d’équilibre. Mais l’Islande est très bonne en co-production. Nos producteur·trice·s savent très bien travailler avec les voisins nordiques, avec l’Europe. Et ça, c’est une vraie force. Le cinéma est un art cher. À plusieurs, on partage les risques. Et surtout, on reste ouvert·e·s. On a un vrai ADN de collaboration. Ce n’est pas contradictoire avec le fait de raconter des histoires très locales — au contraire.

Cette ouverture au monde ne met-elle pas en danger l’identité culturelle islandaise?

Non, au contraire. Les cinéastes qui ont le plus de succès à l’international sont souvent ceux qui assument pleinement leur ancrage. Ils racontent des histoires profondément islandaises, dans notre langue, sur notre sol. Mais avec une sensibilité universelle. Ce n’est pas en essayant de copier les autres qu’on touche le public: c’est en étant sincère. Et ça, nos auteurs l’ont bien compris.

Vous évoquez souvent les jeunes talents. Quel est votre engagement envers la nouvelle génération?

On a conçu un programme pour accompagner les premiers longs métrages. L’idée est simple: sélectionner deux ou trois projets chaque année, puis les confier à des producteur·trice·s expérimenté·e·s qui vont les produire et les encadrer. C’est une manière de faire tomber les barrières. Parce qu’entrer dans ce milieu quand on n’a pas les bons contacts, même ici, dans un petit pays, c’est très difficile. Le talent ne doit pas être réservé à ceux qui connaissent déjà le système.

Quel est, selon vous, le plus grand défi du cinéma islandais aujourd’hui?

Préserver notre écosystème. On a connu un succès grandissant, et c’est très bien. Mais il faut éviter le déséquilibre. Entre grands projets internationaux et films plus fragiles. Entre auteurs confirmés et jeunes débutant·e·s. Entre ambitions économiques et soutien à la création. Mon rôle, c’est de garder cette balance. Et de faire en sorte que l’Islande continue à produire des films qui nous ressemblent, tout en regardant loin.

À lire également