Alors que « The Love That Remains », de Hlynur Pálmason, figure cette année à la sélection Cannes Première, le cinéma islandais continue d’attirer l’attention. Mais derrière cette vitrine, les professionnel·le·s alertent sur un modèle sous pression.
Depuis plus d’une décennie, le cinéma islandais s’impose sur la scène mondiale. Des films comme « Béliers » (Grímur Hákonarson), « Beautiful Beings » (Guðmundur Arnar Guðmundsson) ou « When the Light Breaks » (Rúnar Rúnarsson, film d’ouverture Un Certain Regard, Cannes 2024) ont dernièrement marqué les festivals. Cette année, « The Love That Remains », de Hlynur Pálmason, fait sa première mondiale à Cannes. Parallèlement, l’Islande séduit les productions étrangères, attirées par ses paysages et un remboursement fiscal pouvant atteindre 35 %. Mais derrière cette vitrine dynamique, l’industrie nationale reste fragile, confrontée à un sous-financement chronique et à une recherche constante d’équilibre.
« Nous avons aujourd’hui une confiance et une crédibilité à l’international que nous n’avions pas il y a vingt ans », observe Gísli Snær Erlingsson, directeur de l’Icelandic Film Centre. « Mais nous devons veiller à ne pas devenir des gatekeepers. Notre rôle est de protéger l’écosystème, pas de le verrouiller. » Le Centre, qui gère l’essentiel du financement public, dispose d’une enveloppe annuelle pour la production de l’ordre de 7 à 10 millions d’euros, répartie entre longs métrages, documentaires, courts métrages et séries. « Nous essayons de soutenir davantage les jeunes talents, mais la pression budgétaire reste immense », ajoute-t-il.
Coproductions vitales
Pour les producteur·trice·s, la coproduction internationale n’est plus une option mais une nécessité. « Depuis 2011, j’ai coproduit presque tous mes films », explique Anton Máni Svansson, producteur chez STILL VIVID, notamment de « The Love That Remains ». « Nos ressources locales sont trop limitées pour nos ambitions. Sans l’international, nous serions marginalisés. » Hilmar Sigurdsson, producteur chez GunHil, complète : « Les partenariats étrangers représentent un moteur créatif, mais aussi un exercice d’équilibriste. Il y a une tension constante entre la vision artistique et les attentes du marché. »
Le marché intérieur grandit : environ huit à dix longs métrages sortent chaque année, contre trois dans les années 1980, pour une population de 380’000 habitant·e·s. Les films islandais représentent entre 5 et 15 % des entrées. « L’Islande a connu une croissance remarquable, mais le financement n’a pas suivi », souligne Anton. « Le fonds public est déjà presque épuisé pour l’année en cours, et la plupart des grandes subventions de l’an prochain sont déjà engagées. C’est sans précédent. » Le système de remboursement fiscal, conçu pour attirer les productions étrangères, joue aussi un rôle clé pour les films locaux, mais leurs budgets modestes limitent souvent le taux à 25 %.
Malgré ces contraintes, les professionnel·le·s s’accordent à reconnaître la singularité artistique de leur cinéma. « Il mêle réalisme brut et surréalisme, avec peu de dialogues, un humour noir, et un lien profond à la nature », analyse Hilmar. Ce mélange séduit les festivals, comme on peut le voir à Cannes depuis plusieurs années, mais impose aussi des tensions internes. « Parfois, des coproducteur·trice·s étranger·ère·s attendent des récits plus universels ou des structures narratives plus claires. Il faut apprendre à défendre l’essence du projet sans compromettre sa portée », ajoute-t-il.
“Nous devons créer un environnement où l’échec fait partie du processus, pas où il met fin à une carrière” Gísli Snær Erlingsson
Réformes attendues
Pour préserver cet équilibre fragile, les acteur·trice·s du secteur appellent à des réformes ciblées. « Nous devons créer un environnement où l’échec fait partie du processus, pas où il met fin à une carrière », insiste Gísli, qui prépare actuellement un programme dédié aux nouveaux talents. Hilmar plaide pour « des modèles de financement plus souples, des bourses au développement et un soutien accru aux courts métrages et projets expérimentaux ». Anton défend de son côté la création d’un guichet spécifique pour les longs métrages à petit budget et d’un dispositif allégé pour les courts, afin de rendre la charge bureaucratique moins pesante.
La diversification des genres figure aussi parmi les priorités. « Nous devons aller au-delà du drame arthouse et investir par exemple dans l’animation, la science-fiction, l’horreur », estime Hilmar. De son côté, Anton se veut prudemment optimiste quant aux discussions en cours avec le Ministère de la culture. « Si le gouvernement reconnaît pleinement le potentiel de notre industrie, nous pourrons stabiliser le financement, aligner le budget du fonds sur la réalité des coûts, et offrir plus de visibilité à long terme. Cela ouvrirait la porte à une plus grande diversité de projets et à une prise de risque, pour le public local et international. »