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Quand le chômage se mêle de casting

Pascaline Sordet
25 juin 2018

La nouvelle réglementation fédérale oblige les producteurs à publier les annonces de casting en priorité dans les offices de placement du chômage.

L’initiative « Contre l’immigration de masse » a eu des conséquences retentissantes et immédiates pour le cinéma – la sortie du programme MEDIA – mais pas que. Une mesure cruciale pour son application entre en vigueur le 1er juillet 2018 : elle oblige les employeur·euse·s à publier en priorité leurs offres d’emploi auprès des offices de placement (ORP), dans les domaines où le taux de chômage dépasse 8% (5% dès début 2020). Le Secrétariat à l’économie (SECO) a publié une liste des genres de métier concernés, parmi lesquels se trouvent les acteur·trice·s. Les différents postes touchés sont précisés : les comédien·ne·s de cinéma, de télévision, de théâtre et de cabaret, les figurant·e·s, les comiques et les doubleur·euse·s. « Ce genre de mesures, on pense toujours qu’elles ne concernent que les autres », soupire Heinz Dill, le nouveau président de la SFP et producteur chez Louise Productions à Vevey.


Pour se conformer à la législation, les producteur·trices·s de films devront, lorsqu’ils souhaitent engager quelqu’un·e pour un rôle, publier leur annonce sur le site travail.swiss, où elle sera disponible pendant cinq jours uniquement pour les personnes inscrites auprès des offices de placement. Ils ont l’interdiction de publier leur annonce ailleurs pendant cette période. L’ORP devra, de son côté, proposer des profils correspondant à l’annonce à partir de leurs dossiers. L’idée du SECO est que « les demandeur·euse·s d’emploi bénéficient d’un temps d’avance en matière d’information », puisque les employeur·euse·s sont tenu·e·s de prendre en compte ces postulations. Au-delà du cinéma, la règle touche environ 75’000 postes sur les 700’000 pourvus chaque année et 24 groupes professionnels.


Obligations et nuances


Au chapitre des obligations figure encore un retour aux ORP sur les candidatures : quelles personnes ils considèrent comme étant appropriées pour le poste, lesquelles ils ont invitées à un entretien d’embauche ou à un examen d’aptitude (un casting en l’occurrence), et s’ils ont engagé un chômeur·euse. Les employeur·euse·s qui ne se conformeraient pas à l’obligation d’annonce risquent une amende et tous les postes à pourvoir sont à annoncer, indifféremment du taux d’occupation ou de la durée. Seule exception, les contrats de moins de quatorze jours ouvrables.


Une nuance de taille tout de même : ils ne sont pas tenus de justifier le rejet d’une candidature. La mesure est le résultat d’un compromis pour sauver les accords européens, elle porte sur la démarche d’annonce et pas sur l’engagement lui-même : cela limite clairement ses effets (voire la vide de sa substance), mais accroît la charge de travail pour les employeur·euse·s.


Une exception pour le cinéma ?


Une centaine de producteurs et productrices de fiction sont concernés par cette mesure en Suisse, des deux côtés de la Sarine. Par la voix des trois associations nationales, le GARP, l’IG et la SFP, ils font savoir leur inquiétude face à cette mesure, mal adaptée à la réalité de la production cinématographique : « Dans l’engagement des comédien·ne·s, des aspects spécifiquement artistiques entrent en jeu. Par exemple, le rôle d’un directeur de banque âgé ne peut pas être joué par un jeune acteur actuellement sans emploi », peut-on lire dans la lettre que les trois organisations ont adressée au SECO. Heinz Dill, signataire du courrier, espère « du bon sens » de la part des autorités.


Les producteur·trice·s pointent également une problématique spécifique du cinéma : l’engagement des comédien·ne·s se fait souvent plusieurs mois à l’avance, au moment du dépôt des dossiers de production. Faut-il alors engager un chômeur·euse sans le faire travailler dans l’immédiat ? « Le SECO devrait avoir des idées créatives, et inscrire cette question dans une problématique plus large comme le statut d’intermittent·e, inexistant en Suisse », soulève le producteur romand.


Préférence nationale redoublée


Cette mesure instaure clairement une forme de « préférence indigène ». Dans le milieu du cinéma, un protectionnisme national est pourtant déjà en place. Les productions étant largement subventionnées par de l’argent public, des obligations quant à la nationalité des travailleurs existent et sont respectées. Les trois associations le relèvent d’ailleurs : « L’Office fédéral de la culture ne soutient que les demandes émanant de personnes domiciliées en Suisse ou ayant la nationalité suisse. »


Pour toutes ces raisons, le GARP, l’IG et la SFP demandent que l’obligation d’annonce d’emploi soit levée pour le cinéma, ou, au minimum, adaptée : « Nous pourrions imaginer que l’obligation n’existe que si un film n’est pas soutenu par une institution nationale ou régionale de financement ou par la SSR. » En attendant une prise de position du SECO, que va changer cette réglementation au travail quotidien du président de la SFP ? « Rien. Les gens vont continuer de travailler comme d’habitude, je ne vois pas comment ils feraient autrement, il faut être réaliste.»


▶ Texte original : français

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