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Paulin Tadadjeu Dadjeu, entre Genève et Nollywood

Laure Gabus
25 septembre 2017

Paulin Tadadjeu Dadjeu nous donne rendez-vous au Centre universitaire protestant à Genève, où il travaille dans une petite pièce sur « Une affaire de minijupe », « la première série africaine de Suisse ». Son projet a été préacheté par la RTS pour le compte de TV5 Monde et il est parvenu à financer une partie de la postproduction en levant 40'000 CHF via une plateforme de crowdfunding. D’ici à la fin de l’année, les douze premiers épisodes seront diffusés sur rts.ch et TV5 Monde. Un aboutissement pour le réalisateur qui a travaillé seul pendant trois ans sur ce projet mettant en scène quarante comédiens amateurs.

Autour d’un café, pour évoquer ses premiers souvenirs de cinéma, le Camerounais de 35 ans nous emmène dans le vidéoclub de Melong, sa ville d’origine : « Il y avait des films chinois et des Rambo. Un haut-parleur diffusait la bande-son pour attirer les passants. On entendait des bruits d’arts martiaux ou de coups de poing, cela donnait envie d’entrer voir. On payait 10 ou 20 centimes et on s’asseyait sur des petits bancs. On réagissait beaucoup pendant la projection. » Il s’interrompt dans son récit : « A un moment, mon père nous a interdit d’y aller, car le lieu était associé à la délinquance et les films pouvaient être violents. »

Lutter contre les amalgames

Son père était infirmier, sa mère restauratrice. Entre 11 et 13 ans, et selon la coutume, Paulin est placé chez un tuteur. « J’ai été vivre avec un monsieur encore plus sévère que mon père puis avec un autre très gentil et attachant chez qui c’était toujours la fête, à tel point que mon père est revenu me chercher. » Des souvenirs qui ont inspiré les figures paternelles de sa série ? « Peut-être, réfléchit-il. J’avais surtout le souci de montrer deux personnages très différents afin que les gens n’aient pas l’impression que les pères africains sont comme ceci ou comme cela. Je voulais illustrer la diversité des caractères et des cultures. Éviter les amalgames que l’on fait tous, selon d’où l’on vient et l’expérience que l’on a de la vie. »

Ces amalgames, Paulin Tadadjeu Dadjeu a aussi dû les combattre à son arrivée à Kaiserslautern, en Allemagne, où il rejoint son frère en 2005. « Quand j’étais au Cameroun, j’avais l’impression que l’Europe était un tout. » Un lieu de rêve aussi. « Mon frère envoyait des photos qui contrastaient complètement avec notre environnement. Un peu comme Manhattan pourrait faire rêver un enfant de Genève. Aujourd’hui, quand je repense à mon enfance, je me rends compte que j’ai grandi dans un paradis, mais j’avance sans regret, heureux de la chance que j’ai d’être ici et de me sentir autant d’ici que de là-bas. »

Paulin Tadadjeu Dadjeu découvre la caméra un peu par hasard en Allemagne, commence à filmer des évènements familiaux puis interroge des punks à la gare de Mannheim, caméra au poing. Il en fait un premier documentaire avec lequel il postule et entre à la HEAD à Genève. Il y réalise un bachelor et un master ainsi que son premier long-métrage, « Un Africain en hiver ». Puis entame un doctorat à l’Université de Lausanne sur les pratiques orales dans le cinéma de Nollywood ; qu’il suspend l’an dernier.

Une série, c'est comme une start-up

Il compare la réalisation de sa série au lancement d’une start-up, avec une idée, mais sans budget. La difficulté de trouver des financements pour son projet – qu’il décrit comme un concept de SuissAfroWood - n’a pas découragé le cinéaste. Au contraire : « Il n’y a jamais eu ce type de projet en Suisse, je comprends que personne ne veuille entrer en matière. Toutes les minorités, au sens large, se plaignent de ne pas être représentées dans l’audiovisuel. Pour ma part, je suis convaincu qu’il faut proposer quelque chose et voir ce que cela donne.»

Le travail qu’il a abattu en quatre ans est colossal. Il a écrit les 26 épisodes, trouvé, formé et géré le planning de quarante comédiens volontaires, organisé le tournage, filmé et monté seul. « Un ami m’a dit que je prenais un risque pour ma carrière en travaillant avec le système D et des amateurs, mais je pense le contraire. Peut-être que le résultat est critiquable, mais cela démontre que si on me donne les moyens, je pourrai faire beaucoup mieux. » Paulin Tadadjeu Dadjeu marque une pause : « Faire une série, c’est un peu comme ouvrir la boîte de Pandore. Lorsque tu termines une tâche, une nouvelle se présente. Cela représente beaucoup de sacrifices. Mais une communauté s’est créée autour du projet et on l’a fait. J’espère que cela pourra inspirer d’autres gens.»


▶  Texte original: français

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