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Claude Goretta: patience, précision, empathie

Andreas Scheiner
16 juin 2017

Le journaliste culture Martin Walder publie une monographie sur Claude Goretta, qui permet de repenser l’apport d’une œuvre qui a laissé des traces jusque dans la création contemporaine.

C’est avec Claude Goretta que tout a commencé. Lorsqu’en 1973, Martin Walder publie pour la première fois dans la NZZ, l’essai du jeune critique porte sur « L’invitation ». Il juge que le deuxième long-métrage du réalisateur romand est « une œuvre belle et réussie », et relève notamment « les observations comme fortuites de la caméra, sa sensibilité à la banalité tranquille ».

En 2011, Claude Goretta reçoit le Pardo alla carriera du festival de Locarno, l’occasion pour Martin Walder de revoir « L’invitation ». Le journaliste culturel, désormais chevronné, trouve le film « aussi frais et touchant qu’à l’époque ». Il confie à Cinébulletin que ce « regard tchékhovien sur les hommes », qui l’avait tellement frappé lors de son premier visionnement, le touche encore aujourd’hui. Son intérêt est à nouveau éveillé. Contrairement à Alain Tanner et Michel Soutter, il n’existe guère de littérature au sujet de l’influent, mais fort discret, Claude Goretta. Martin Walder décide de relever le défi.

« Claude Goretta – der empathische Blick » (« Le regard empathique ») est une monographie de 240 pages sur celui qui est « peut-être le plus polyvalent des cinéastes suisses de son époque », écrit Martin Walder. L’ouvrage ne se contente pas de fournir des données biographiques et filmographiques, l’auteur cherche surtout à sonder le sens de l’observation particulier de Claude Goretta, qu’il décrit comme « une véritable rencontre avec l’autre ».

Le poids d’être privilègié

Sans psychologiser à l’excès, Martin Walder fait remonter cette impulsion de base au foyer parental, celui d’une « famille suisse d’après-guerre, restée à l’abri des horreurs qui se déroulaient autour d’elle ». Les parents n’ont jamais manifesté beaucoup de curiosité pour la vie des autres, occupés à cimenter le statut bourgeois qu’ils étaient parvenus à atteindre. Le fils, en revanche, est torturé de se sentir privilégié dans sa position de réalisateur et y puise l’énergie pour se confronter à la vie, pour « voyager, partir en quête de la rencontre avec les autres, et être, d’une certaine façon, toujours avec eux ».

Martin Walder se rend une douzaine de fois dans l’appartement du réalisateur, perché au dernier étage d’un immeuble au bord de l’Arve, pour conduire une série d’entretiens. Âgé de 87 ans, la santé fragile, Claude Goretta ne souhaite pas parler de sa vie privée, à l’exception de ses origines. Lorsque sa mère a 10 ans, sa famille quitte la ville de Pforzheim en Allemagne et s’installe à Genève après un passage par Le Locle. Son père, issu d’une famille d’immigrés piémontais, devient fondé de pouvoir dans une banque, ce qui lui permet d’assurer une existence confortable à la famille. Le journaliste écrit que « la réaction du cinéaste face au destin d’immigrés, face à l’étranger, à l’autre qui est en nous, entre nous, est si vive qu’il l’élève au rang d’universelle :’d’une certaine façon, il y a toujours un immigré dans mes films, quelqu’un qui est un peu en marge de la société’. »

De Genève à Londres

Né en 1929 à Carouge, Claude Goretta passe son enfance dans le quartier de Saint-Jean, sur les falaises au-dessus du Rhône. Il sait très tôt qu’il veut faire du cinéma, inspiré par des films comme « Charlot Soldat » ou « Nanook l’Esquimau ». Pendant ses études, il fonde un ciné-club avec son ami Alain Tanner. Les deux complices se retrouvent à Londres à l’époque où le Free Cinema s’attache à filmer la vie sur le vif. Le duo Goretta-Tanner y tourne pour moins de 3'000 francs une impression nocturne de Piccadilly Circus, où les passants se croisent « aux lueurs des néons publicitaires vantant les’délices’ de Coca-Cola & Co., des vitrines et des affiches de cinéma ». La caméra suit comme au hasard, avec une « banalité tranquille », a-t-on envie de dire, les flâneurs qui font la queue pour aller au théâtre ou au cinéma. « On passe « War and Peace » avec Audrey Hepburn et Henry Fonda. Les corps nus vantent leurs charmes. La bande sonore semble provenir tout droit des salles de cinéma, entre murmures des amants et flashs de mitraillettes. On suit jusqu’au petit matin cette ronde des plaisirs et de l’amour, qu’il soit romantique ou vénal. » 
Martin Walder croit déceler dans ce court-métrage poétique, intitulé « Nice Time », rien moins que le « germe d’un nouveau cinéma suisse ».

L’auteur du livre passe de ce premier film très remarqué aux documentaires réalisés pour la télévision alors qu’il appartient à l’équipe du magazine de reportage « Continents sans visa ». Et comme reporter, il montre une grande polyvalence thématique : « Pour vivre ici » donne la parole aux saisonniers espagnols (et plaide pour le regroupement familial), il dresse le portrait de Johnny Hallyday, âgé alors de 23 ans, dans « Un roi triste », « pas dans le sens de la presse à scandale, plutôt comme hypothèse ». Claude Goretta cherche à découvrir « le roi triste » derrière le sourire rayonnant d’un Johnny « au charme insolent ».

La Nouvelle Vague suisse

Enfin, Martin Walder s’intéresse à l’émergence d’un nouveau cinéma suisse de fiction dans les années 1970, à travers Claude Goretta, qui a notamment fait découvrir Isabelle Huppert dans « La dentellière » en 1977. Il sonde l’histoire du Groupe 5, formé autour de Goretta, Tanner et compagnie, qui a donné à la Suisse sa propre petite Nouvelle Vague. Parsemé d’anecdotes, le texte n’est jamais sec. On apprend par exemple que lorsque Goretta fait venir la jeune Isabelle à Genève, elle habite chez lui de façon à ce qu’il puisse observer « ses rythmes, sa façon de parler, de manger, tout ça ». Le cinéaste a ensuite hésité à réaliser  « La dentellière » : « Un personnage à ce point renfermé, qui ne communique pas, me faisait peur. Isabelle Huppert était timide et naturellement silencieuse. Moi qui observe toujours, j’avais remarqué ça. » Goretta avait un don pour dénicher de nouveaux talents : il peut notamment se targuer d’avoir révélé au public, en plus d’Huppert, Gérard Depardieu dans « Pas si méchant que ça » et Nathalie Baye  dans « La provinciale ».

A côté du poète Michel Soutter et de l’animal politique Alain Tanner, Martin Walder voit Claude Goretta comme un ethnographe et un psychologue « à l’affût des vertiges, des désirs et des fissures de ses protagonistes dans leur contexte social ». Le réalisateur veut parler « des éruptions quotidiennes des soi-disant petites gens, là où guette la folie ». Certes, il n’a jamais « fait école », « contrairement à Tanner », confie Walder. « À l’époque déjà, on parlait moins de Goretta dans le discours politique mainstream. » Mais Martin Walder est persuadé que les traces de Claude Goretta se voient jusque dans la création cinématographique suisse contemporaine : « Là où on trouve de la patience, de la précision, et justement l’empathie dont je parle dans mon livre, on va trouver une parenté avec lui. » Dans tous les cas, la monographie bien écrite et saturée de connaissances de Martin Walder montre qu’il y a beaucoup à apprendre de Goretta.

▶  Texte original: allemand

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