Pouvez-vous nous en dire plus sur Soundville Media Studios, à Lucerne, et sur ce qui vous a conduits à vous y installer ?
Alexander Stratigenas (A. S.) : Soundville est un studio de son et de cinéma fondé en 1979 par René Zingg. C’est là que j’ai achevé ma formation de technicien du son. J’y ai également enregistré des albums d’artistes suisses, dont Nemo et Stefanie Heinzmann. Les collaborations en tant que technicien du son sont souvent éphémères. J’avais envie de m’investir sur le long terme, de mettre sur pied un projet à moi. J’ai donc fondé mon propre label musical. C’est à travers son projet de court métrage que j’ai rencontré Timmy (Timothy Ross, ndlr), qui cherchait quelqu’un pour s’occuper du son. Nous avons rapidement constaté la complémentarité de nos projets : lui voulait produire des films, et moi de la musique. Nous avons donc décidé de lancer Orisono, sans trop nous prendre la tête. « Ori » vient du mot grec « horizōn », horizon, et « sono » de « sonare », écouter.
Timothy Ross, qu’est-ce qui vous a conduit au cinéma ?
Timothy Ross (T. R.) : Je suis originaire de la région de Sursee. À l’école déjà, je m’intéressais au design graphique, à l’animation et à la photographie. Après le bac, je voulais étudier le cinéma. J’ai donc postulé – avec un court métrage solidement produit – à la ZHdK ainsi qu’à la HFF de Munich, mais je n’ai pas été pris. Comme je m’étais déjà constitué un bon réseau, j’ai néanmoins pu continuer de réaliser des films de commande en indépendant. Puis j’ai eu l’opportunité de collaborer avec Alex et René.
Racontez-nous les débuts d’Orisono.
A. S. : Nous avons démarré avec beaucoup d’énergie en été 2019. Puis est arrivée la pandémie. Beaucoup de projets ont été annulés, nous n’avions plus de commandes, et Orisono n’existait pas depuis assez longtemps pour bénéficier des aides Covid.
T. R. : L’infrastructure de Soundville nous a aidés à démarrer. Même si nous étions une toute jeune entreprise, nous avions accès à tout ce dont nous avions besoin pendant la période du Covid. C’est ce qui nous a permis de progresser rapidement avec nos projets. Les premiers pas sont toujours un peu ardus, mais ensuite, le réseau se développe tout naturellement. Notre première coproduction a été « Color of Heaven », en 2021. Ce projet nous a permis d’établir d’importants contacts stratégiques, comme avec notre partenaire actuel, 89 Productions, à Brunnen.
Comment définiriez-vous l’axe principal de vos activités ?
A. S. : Notre ambition avec Orisono Film est de réaliser des productions internationales et de représenter la Suisse au-delà de nos frontières. Le volet film comprend les productions de commande, les films publicitaires et les productions propres, comme « Sew Torn », de Freddy Macdonald. Ce dernier long métrage a été coproduit avec des partenaires américains (Macdonald Entertainment Partners et Barry Navidi Productions). Orisono Music se concentre sur la mise en relation de cinéastes avec des compositeur·trice·s, et sur le soutien aux producteur·trice·s au niveau de l’exploitation de leurs œuvres et de la gestion des licences.
T. R. : Nous misons surtout sur les productions internationales. D’autres sociétés de production font des films qui ciblent le public suisse, en s’appuyant sur les structures de financement traditionnelles. Nous voulons sortir de ces sentiers battus. L’industrie cinématographique américaine nous offre des opportunités intéressantes en matière de collaborations et d’investissements privés, des pratiques très peu courantes en Suisse. Financer un film avec des fonds privés nous donne une liberté créative, tout en nous responsabilisant dans la gestion économique du projet.
L’aide liée au site pourrait vous être utile...
T. R. : Oui, en Suisse, l’aide à la coproduction est un excellent dispositif lorsque nous agissons en tant que coproducteurs. Cependant, elle ne s’applique pas lorsqu’une entreprise étrangère souhaite tourner ici sans implication locale. Il n’existe pas en Suisse d’instruments d’aide pour les productions de commande. Nos pays voisins ont mis en place des modèles incitatifs, permettant par exemple aux sociétés de production de se faire rembourser certaines dépenses. Lorsque nous cherchons à attirer les productions internationales, il nous est donc difficile de leur faire concurrence. La Suisse est en outre réputée pour être un pays cher. Or il faudrait considérer l’aide liée au site comme une forme de promotion économique. Le cinéma ne se limite pas à la culture, il joue également un rôle au niveau économique : c’est une industrie qui crée des emplois et influence de nombreux autres secteurs. En tant que société de production et créateurs de films, nous pensons qu’il est important de promouvoir une meilleure compréhension de cette réalité.
Vous avez produit « Sew Torn » en relativement peu de temps. Le budget y était-il pour quelque chose ?
T. R. : Le processus a été rapide parce que nous avons pu financer le film de manière privée. La recherche de financements publics est souvent un processus long et fastidieux. Dans le cas de « Sew Torn », nous avons pu démarrer le tournage dès que les fonds étaient réunis. Le financement et la planification du tournage se sont même déroulés un certain temps en parallèle.
A. S. : Nous avons pu réunir beaucoup d’argent aux États-Unis. Nous avons même eu droit à la visite de certains des investisseurs sur le plateau. Ils se sont retrouvés à Vättis, et se sont exclamés : « Wow, amazing ! » Ça nous a permis de montrer à nos partenaires que les choses bougent.
Quels défis avez-vous dû surmonter sur le tournage ?
A. S. : Un des plus gros défis a été la scène de l’explosion d’un magasin en plein centre de Bad Ragaz. Mais il se trouve que le festival Light Ragaz se déroulait à ce moment-là, et des navettes passaient toutes les 30 minutes devant notre site. Nous avons donc dû reporter le tournage de l’explosion à la fin du festival. Quand nous nous apprêtions enfin à tourner cette scène, nous avons reçu la mauvaise nouvelle : Light Ragaz avait été prolongé ! Les bus allaient donc continuer de circuler, ce qui représentait un énorme problème pour nous. Pour des raisons de sécurité, nous avions besoin d’au minimum une demi-heure pour remplir les canons de gaz propane, et personne ne pouvait traverser la rue pendant ce temps. Nous avons envisagé toutes sortes de solutions : tourner la nuit en éclairant le site avec des projecteurs, demander à l’armée d’installer des murs blindés. Finalement, nous avons pu convenir avec le festival que le premier bus partirait cinq minutes plus tôt et le deuxième cinq minutes plus tard que prévu. Ce court laps de temps a été suffisant, et nous avons pu réaliser l’explosion. Ensuite, toute l’équipe de tournage s’est mobilisée pour nettoyer la zone avec 20 balais pour permettre à la navette de passer sans encombre. Cela a été un moment fort pour Bad Ragaz !
Qu’est-ce qui vous attend ces prochains temps ?
T. R. : « Sew Torn » nous a permis d’accéder au marché américain. Nous y avons noué des liens solides avec des client·e·s, des professionnel·le·s du cinéma et des investisseur·euse·s, ce qui a ouvert de nouvelles opportunités pour nous. À travers ce réseau, notre objectif est de contribuer au rayonnement de la scène cinématographique suisse à l’international.