Quand on veut devenir comédienne en Suisse, ne manque-t-on pas de figures de référence et de parcours marquants ?
C’est une bonne question, mais je ne me la suis jamais vraiment posée en ces termes. C’est peut-être parce que je viens de la musique classique et que je ne suis devenue comédienne que par la suite. J’avais notamment travaillé dans le théâtre musical, dans l’esprit de Mauricio Kagel et de John Cage, où théâtre, voix et musique se mêlent de façon radicale. Le jeu faisait déjà partie intégrante de cette forme d’expression artistique. Ça m’avait beaucoup plu, et c’est ce qui m’avait donné envie d’entreprendre des études d’art dramatique. J’ai commencé par jouer dans le répertoire classique, sur les planches, puis je me suis tournée vers le jeu devant la caméra. Je n’avais donc pas de modèle particulier en tête. J’avais surtout envie de découvrir de nouvelles techniques et d’explorer différentes façons de jouer. Cela dit, la Suisse compte des comédiennes au parcours remarquable, comme Marthe Keller, Sabine Timoteo ou Luna Wedler. Elles sont toutefois nombreuses à être parties à l’étranger, ce qui tient aussi à la petite taille de la Suisse. Je crois que nous pourrions être un peu plus fier·ère·s de nos talents et mieux faire connaître leur travail.
Comment êtes-vous arrivée au cinéma ?
C’était un peu par hasard. Pendant mes études à l’ESAD (École supérieure d’art dramatique de Genève), j’ai d’abord fait beaucoup de théâtre, qui demeure central pour moi. Ce n’est que plus tard, avec l’essor des séries TV en Suisse romande, que j’ai eu la chance de me retrouver devant une caméra. J’ai obtenu mon premier rôle à la télévision en 2014 dans « Station Horizon ». C’est sur ce tournage que j’ai rencontré le chef opérateur Pietro Zuercher, avec lequel j’ai commencé à développer de plus en plus de projets communs. Nous avons récemment terminé le court métrage « Cherubs » et sommes en train de préparer notre premier long métrage.
Vous continuez de tourner dans de nombreuses séries et productions TV, ce qui vous permet de toucher un public bien plus large que les films de cinéma. Comment décririez-vous ces deux façons de travailler ?
La principale différence entre un long métrage et les productions TV tient au temps dont on dispose pour le tournage. À la télévision, il faut aller beaucoup plus vite. Cela dit, l’écart tend à se réduire : même pour un long métrage, on dispose de moins en moins de temps parce que les budgets sont de plus en plus serrés. Raison de plus pour continuer de soutenir la production cinématographique suisse.
Cela fait plusieurs années que vous faites partie de la série « Tatort ». Qu’est-ce qui vous plaît dans ce format ?
Normalement, on travaille avec une équipe différente à chaque nouveau projet. Avec « Tatort », c’est différent. La réalisation, le scénario et la production changent pour chaque épisode, mais le noyau de l’équipe, notamment les comédiennes et comédiens, reste le même. Cela se rapproche du fonctionnement d’une troupe de théâtre. C’est une immense chance : nous travaillons ensemble depuis six ans et tournons deux films par an. Nous nous connaissons bien, ce qui nous permet de progresser ensemble. Et puis on gagne en efficacité. Je trouve passionnant de pouvoir explorer un personnage comme celui de l’inspectrice Isabelle Grandjean avec autant de précision, sur une aussi longue période. C’est comme si j’enfilais ce personnage comme une paire de chaussettes propres. Je mets le costume d’Isabelle et j’y suis.
Les coproductions entre les différentes régions linguistiques de Suisse restent rares. On l’explique souvent par une certaine réticence à mélanger les langues et les accents. Dans ce sens, votre rôle dans « Tatort » fait figure de pionnier. Comment vivez-vous cela ?
Pour moi, c’est justement ce mélange de langues qui définit l’identité suisse. C’est ce que je vis au sein de ma famille. Mon père était Suisse alémanique et parlait français avec un accent. Il lui arrivait d’inventer des mots, ce qui m’amusait beaucoup, en même temps j’y voyais une réelle forme de créativité. Avec ses amis, il parlait en suisse allemand. Je comprends donc le dialecte, même si je n’ose pas le parler. Ma mère, elle, est francophone, mais elle est née au Tessin et parle italien. Chez nous, c’était tout à fait normal de parler avec un accent et de jongler avec les langues. Pour moi, c’est ça, la Suisse. Je trouve regrettable que l’on cherche toujours à expliquer l’accent d’un personnage par ses origines. J’ai donc été ravie que la SRF ait eu cette belle idée de me confier un rôle dans « Tatort », où je parle un allemand standard teinté de mon accent français.
« Tatort » est devenu un véritable phénomène dans l’espace germanophone. Avez-vous songé à y développer votre carrière ?
Même si je connaissais la popularité de la série, je ne m’attendais pas à être reconnue dans la rue. Un jour, quelqu’un m’a abordée sur un marché aux puces au bord de la mer du Nord. C’était plutôt inattendu. Mais jusqu’à présent, je n’ai jamais envisagé de faire carrière en Allemagne, ni plus largement à l’étranger.
Vous incarnez également une policière dans la série « Uniformes » de la RTS. En Suisse, les rôles féminins de plus de 40 ans restent rares. Ressentez-vous une pression à ce niveau ?
Le public raffole des polars. J’aime beaucoup interpréter une policière, je trouve que c’est un personnage passionnant. Mais il y a évidemment beaucoup d’autres rôles qui m’intéresseraient tout autant. Personnellement, je ne ressens pas encore cette pression. On continue à me proposer des rôles intéressants et je n’ai pas l’impression de travailler moins en raison de mon âge. Cela dit, c’est une réalité : à partir d’un certain âge, il devient plus difficile pour les femmes d’obtenir de bons rôles. Il y a comme un creux, avant qu’on ne leur confie à nouveau des rôles de femmes plus âgées. J’espère que cela changera. On trouve de beaux personnages féminins d’âge mûr dans ce qui se fait à l’étranger, comme dans « Mare of Easttown », dans la quatrième saison de « True Detective » ou dans « Cape Fear ». Il faut continuer à travailler dans ce sens.
Vous avez évoqué « Cherubs », le court métrage que vous avez réalisé avec Pietro Zuercher, qui a suscité un vif intérêt. Qu’est-ce qui vous a poussée à passer à la réalisation ?
J’ai lu beaucoup de scénarios qui me plaisaient, mais dans lesquels je ne retrouvais jamais tout à fait mon propre univers. J’aime par exemple le cinéma de genre, qui reste très peu présent en Suisse. Avec le temps, j’ai eu envie de raconter des histoires qui reflètent davantage mon univers et mes centres d’intérêt. Je me suis dit que si je voulais les voir exister à l’écran, il fallait peut-être que je les réalise moi-même.
Avez-vous suivi une formation particulière ? Comment avez-vous abordé cette nouvelle fonction ?
Je me suis toujours intéressée à tout ce qui se passait sur le plateau, et c’est là que j’ai énormément appris. Cette forme de magie qui naît quand jusqu’à 40 personnes se réunissent pour travailler à un objectif commun et s’entraider me fascine. C’est ce qui permet de surmonter les difficultés. Il peut bien sûr y avoir des conflits, mais on comprend vite qu’on n’est pas seul·e, et qu’on ne fait pas un film tout·e seul·e.
Lorsque vous avez cherché des partenaires pour « Cherubs », le fait de venir d’un autre métier a-t-il suscité des doutes ?
Non. On s’est sans doute dit que Pietro et Anna formaient le duo idéal (elle rit). Nous nous complétons vraiment très bien. Nous discutons beaucoup et développons le projet ensemble. Nous accordons tous les deux une très grande importance à la préparation. Un tournage réserve toujours des imprévus. Il faut savoir improviser, réagir et s’adapter aux situations qui se présentent, mais cela ne fonctionne vraiment que si l’on est bien préparé·e. J’adore l’improvisation, parce qu’un scénario n’est pas gravé dans la pierre, c’est quelque chose de malléable. Encore faut-il que le cadre soit suffisamment solide pour laisser toute sa place à la créativité.
Vous préparez actuellement votre premier long métrage, intitulé « Grave ». Le financement est désormais bouclé. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce projet ?
C’est une comédie noire. Nous tournerons à nouveau en anglais, parce que c’est ce qui nous paraît le plus juste pour cette histoire et ce type d’humour. Le tournage débutera en janvier prochain, en Suisse et en Estonie, notamment parce qu’il s’agit d’une coproduction. L’histoire ne se passe dans aucun lieu précis. Mais lorsque nous avons fait des repérages en Estonie, nous y avons trouvé exactement le degré d’étrangeté dont nous avions besoin. On y trouve aussi une architecture brutaliste héritée de l’époque soviétique, qui possède quelque chose d’intemporel. Comme pour « Cherubs », nous cherchons des lieux qui éveillent un écho chez chacun·e, des lieux auxquels on puisse s’identifier à la fois émotionnellement et intellectuellement, sans pouvoir les situer sur une carte.