Vous avez obtenu votre bachelor en cinéma à la ZHdK. Quelle place le film de commande occupait-il dans votre formation ?
Cela remonte à plus de dix ans, et il n’existait à l’époque aucun cours spécifiquement consacré au film de commande. La ZHdK était alors tournée vers le film de fiction et le documentaire ; le sujet n’était pas vraiment à l’ordre du jour.
Je travaillais dans le domaine de la publicité avant de commencer mes études, comme assistant d’un photographe. Quand je lui ai dit que j’aimerais faire des films, il m’a mis en contact avec une société de production publicitaire. J’ai découvert que j’étais doué pour ça et que je savais filmer. Ce travail m’a permis de financer mes études. Alors que beaucoup de mes camarades se consacraient entièrement à leur formation, je voulais pouvoir gagner ma vie. Comme j’avais commencé à étudier à 18 ans sans autre formation en poche, la seule chose que je savais faire, c’était proposer des services créatifs dans le domaine du cinéma.
Qu’attendiez-vous des études, alors que vous étiez déjà plongé dans la pratique ?
C’était super de rencontrer d’autres personnes avec qui développer des projets personnels. Et l’école mettait à disposition du matériel auquel je n’aurais jamais eu accès autrement.
Avez-vous réussi à vous constituer une clientèle dès la sortie de l’école ?
Oui. En 2013 et 2014, j’ai beaucoup travaillé dans la publicité, par le biais de sociétés de production, mais aussi directement pour certains clients. Je vis encore aujourd’hui du travail de commande. Cela dit, ma clientèle n’a rien de stable au sens classique du terme. Je continue de façonner l’image publique de deux partenaires fidèles depuis cette époque. Je travaille aussi avec différentes enseignes dans le milieu de la mode, ce qui me permet de réaliser des campagnes internationales, principalement destinées au web. Le marché a énormément changé. La publicité est un milieu extrêmement volatile. Les changements de personnel dans les agences recomposent souvent les équipes, et les interlocuteur·trice·s changent constamment. Beaucoup dépend de présentations et d’appels d’offres ; c’est une compétition permanente.
Quels changements avez-vous pu observer ces dernières années dans le secteur du film de commande ?
Ces cinq dernières années, j’ai pris de plus en plus de projets en main de A à Z. Cela simplifie les choses et me permet de conserver une plus grande part de la valeur ajoutée. Les clients qui disposent de budgets petits ou moyens apprécient ces structures plus légères. Le secteur de la publicité a énormément changé. La pression économique s’est fortement accentuée. Autrefois, la publicité télévisée était considérée comme un canal incontournable. Aujourd’hui, beaucoup se passe en ligne. Les influenceur·euse·s sont devenu·e·s de nouveaux relais. Une grande partie des budgets publicitaires part désormais vers des plateformes comme Meta ou Google plutôt que dans la production elle-même. Ce sont les grands gagnants du système. Le marché suisse en pâtit directement. L’intelligence artificielle vient encore accélérer cette transformation. Personne ne sait exactement où cela nous mènera, mais les changements sont déjà là. Par ailleurs, beaucoup d’entreprises développent leurs propres agences internes et structures de production, avec leurs propres photographes ou vidéastes, pour ne pas externaliser leurs marges.
Vous êtes basé à Zurich. Quels atouts est-ce que cela présente ?
C’est à Zurich que se trouve mon réseau. Quand on change de ville, on doit souvent repartir de zéro. Et puis, je pense et j’écris en suisse allemand. Cela vaut pour tous mes projets. Mes scénarios sont ancrés dans cette réalité culturelle. Travailler à l’international m’intéresse, mais là aussi, la concurrence s’est durcie.
Comment trouvez-vous vos clients ?
Pour les grandes campagnes, cela fonctionne généralement ainsi : un client mandate une agence, qui développe un concept et le soumet à des sociétés de production. Celles-ci proposent des réalisateur·trice·s, qui viennent ensuite présenter leur vision du projet. Finalement, c’est le client et l’agence qui décident. Pour les projets d’envergure, je suis contacté par des sociétés de production et interviens en tant que réalisateur. Pour les projets de petite ou moyenne taille, cela se passe surtout par mon réseau personnel. Mes travaux antérieurs servent alors de références. La visibilité est essentielle. Aujourd’hui, j’ai un portfolio conséquent qui parle pour moi. Les clients y reconnaissent ma patte et c’est souvent pour cela qu’ils me choisissent.
Comment décririez-vous votre touche personnelle ?
Dans la fiction, je défends un cinéma authentique. Je m’intéresse à des milieux, des histoires et des personnages que j’observe de près. Je fais beaucoup de recherches, je fais des repérages, des essais caméra, je choisis mes interprètes avec soin. C’est une démarche proche du collage. La même approche vaut pour le film de commande. Quand je dois réaliser un film sur une entreprise, je commence par aller sur place, j’observe, je parle avec les gens, puis je développe un langage visuel à partir de là. Et puis je fais tout moi-même, de l’image au montage. Le montage est central pour moi. Que ce soit dans la fiction ou la publicité, c’est lui qui définit le résultat final, et c’est là que naît ma touche personnelle. Mieux on comprend le montage, plus on peut tourner efficacement.
Vous avez réalisé un premier long métrage de fiction, « Der Büezer », et travaillez actuellement sur plusieurs scénarios de longs métrages. Comment conciliez-vous le travail de commande avec vos propres projets ?
Je ne me considère pas avant tout comme un réalisateur publicitaire. Je me suis volontairement éloigné du monde des agences et travaille surtout sur des projets qui me correspondent, souvent directement avec mes clients. Le travail de commande me permet de vivre tout en faisant avancer mes propres projets. Il constitue ma base économique, sans être pour autant mon seul centre d’intérêt. Cela dit, avec la baisse des budgets, il devient de plus en plus difficile d’en tirer de quoi financer des œuvres plus artistiques. Je travaille actuellement sur plusieurs créations personnelles et prépare un documentaire criminel.
Quelles sont pour vous les principales différences entre ces deux modes de travail ?
Dans le film de commande, il faut comprendre ce que veut le client, ce que veut l’agence, et apprendre les codes de ce système. C’est très différent de la fiction. Dans la publicité, on a d’entrée de jeu un mandat et un budget. Quelqu’un arrive avec une idée, et on sait ce qu’on a à faire. Dans la fiction, il faut développer quelque chose, passer par plusieurs étapes, chercher des financements. Le projet n’existe réellement qu’une fois que l’on a obtenu un financement. Sans cela, beaucoup d’idées n’aboutissent jamais.
Quelles compétences le travail de commande vous a-t-il apportées pour vos créations personnelles ?
Le facteur temps est déterminant. Les périodes d’attente sont beaucoup plus longues dans le cinéma indépendant. On se réserve du temps pour un film, et si le financement ne suit pas, on se retrouve du jour au lendemain sans travail. L’incertitude est permanente. Le film de commande, lui, comporte des délais clairs et exige du professionnalisme. La publicité est une excellente école. On passe par le même processus que pour un long métrage, mais en beaucoup moins de temps – deux à trois mois. On acquiert énormément d’expérience. Cela m’a beaucoup aidé à progresser. On ne peut pas « attendre l’inspiration ». Il faut livrer. J’ai appris à être efficace, sur le tournage comme au montage.
Avec sa filière « Cast », la ZHdK propose une formation de narration audiovisuelle, permettant aux étudiant·e·s d’expérimenter différents formats numériques afin d’atteindre des publics sur une diversité de plateformes.