« Par contre, il ne faut pas faire de bruit quand on enregistre. » À peine arrivé chez Masé Studios, à Satigny, Denis Séchaud prévient. Quand l’image tourne et que le voyant rouge est allumé, tout s’entend. Dans le studio de bruitage, Julien Naudin est déjà au travail sur « Floating », un long métrage de Quirine Racké et Helena Muskens. Cette coproduction néerlando-belge suit deux personnages entre l’Europe, le Maroc et Hollywood. Au sol, plusieurs surfaces permettent de passer d’un décor à l’autre. Julien Naudin suit les personnages à l’écran, refait leurs pas, change de chaussures. Une scène passe de l’extérieur à une structure métallique. Il faut modifier la surface, puis l’acoustique. Quelques minutes plus tard vient une descente d’escalier. Denis Séchaud, ingénieur du son et fondateur de Masé Studios, suit la scène depuis la régie. Un son ne convient pas, le bruiteur reprend.
Autour de lui, le studio ressemble à un atelier. Des dizaines de chaussures, des tissus, des casques, plusieurs portes, un bassin pour l’eau. Dans un coin de la pièce, une Mini. L’auditorium mesure 300 m³. Face au bruiteur, l’image est projetée sur un écran microperforé de six mètres de base, avec les enceintes installées derrière. Une bande rythmo lui fournit ses repères. En régie, un logiciel permet d’enregistrer et de synchroniser les prises, pilotées depuis une surface de contrôle. Une console analogique gère les signaux des micros. Rideaux et éléments du plafond permettent enfin de faire varier l’acoustique de la pièce.
Denis Séchaud actionne ce dispositif. « Tu peux remettre de la réverbe après coup, mais ça ne donne jamais vraiment ce côté si naturel, explique-t-il. Mieux vaut partir d’une acoustique déjà proche du lieu recherché. » Sous les pieds, goudron, ciment, linoléum, briques ou plancher permettent de changer de décor sans quitter la pièce. La Mini fournit une vraie portière, un volant et un habitacle. Julien Naudin résume l’affaire. « Dans un studio de musique, t’as un piano ; dans un studio de bruitage, t’as une voiture. »
Faire entendre l’inaudible
À l’écran, deux hommes arrivent. Julien Naudin fait les pas du premier, puis reprend la séquence pour le second. « On change de chaussures, on change de personnage. » Au tournage, la prise de son se concentre pourtant d’abord sur les voix. « L’ingénieur du son, il s’intéresse d’abord à la bouche », explique Denis Séchaud. Les dialogues peuvent ainsi être parfaitement exploitables alors que certains sons de la scène manquent ou sont trop peu présents. Ils seront recréés en studio.
Julien Naudin procède par couches. Il commence par ce qu’il appelle les « présences », puis enchaîne sur les pieds et les effets. Pour une scène d’amour, il peut d’abord travailler le drap et le lit, puis les contacts des mains. Le tout rejoindra ensuite dialogues, ambiances et musique. Le réalisme n’est pas toujours la règle. Dans un plan large, Denis Séchaud peut faire entendre un échange d’argent qui, à cette distance, devrait presque rester silencieux. Le bruiteur compare l’empilement à des « tiramisus de son ». Sur « Floating », dont la durée avoisine une heure quarante, trois jours de bruitage seulement sont prévus, là où Denis Séchaud estime qu’il en faudrait normalement au moins six. Le budget du film ne permettait pas davantage.
50 pistes hier, 500 aujourd’hui
Masé Studios compte deux auditoriums et six studios dédiés au montage son, à l’enregistrement et au mixage. Dans le principal auditorium cinéma, les haut-parleurs entourent la salle et gagnent le plafond. Il est équipé en Dolby Atmos Cinema. Un autre espace, en Dolby Atmos Home, accueille notamment les séries. L’écoute reste compatible d’un espace à l’autre. Dans le grand auditorium, le réalisateur voit et entend son film comme il le sera ensuite en salle.
Le mixage varie aussi selon les langues. « Si je mixe un film allemand, je ne le mixe pas de la même manière qu’un film français », explique Denis Séchaud. Selon lui, la langue modifie notamment l’équilibre entre les voix, les ambiances, la musique et les effets. Lorsqu’il travaille pour la première fois avec un·e réalisateur·trice, il lui demande quels films il ou elle aime, afin de mieux cerner l’univers sonore recherché.
Dans une autre pièce, Denis Séchaud montre d’anciennes machines. À l’époque analogique, se souvient-il, chacune pouvait correspondre à une piste. Les multipistes ont ensuite permis de travailler avec une cinquantaine de pistes simultanément. « On était hyperfiers. » Actuellement, certains longs métrages en comptent 400 ou 500.
Là où revenir sur un mixage impliquait autrefois des opérations lourdes et coûteuses, les corrections peuvent aujourd’hui se poursuivre presque jusqu’à la livraison. À l’approche d’échéances comme Cannes, Berlin, Venise, Nyon ou Soleure, cette souplesse change le rythme de travail. « Dans le monde entier, l’informatique a fait que, d’une part, les choses vont vite, et que, d’autre part, on peut changer les choses, même quand c’est terminé », observe Denis Séchaud.
Il lui arrive ainsi de mixer un film alors que le générique de fin n’est pas encore arrêté. Les effets visuels continuent parfois d’évoluer jusqu’au dernier moment. Un impact déplacé de six images, et le son ne tombe plus juste. Un personnage ajouté dans un décor, et il faut soudain lui inventer une présence sonore.
Quelques portes entre deux métiers
À Satigny, montage, étalonnage, VFX, bruitage et mixage se côtoient sous le même toit. Masé Studios et Color Grade y sont installés depuis plusieurs années, aux côtés de studios de Dorier. En 2024, avec l’arrivée de Le Truc, leur regroupement est officialisé sous la bannière Le Pôle. Les quatre sociétés restent indépendantes, mais travaillent à quelques portes de distance.
Quand une image change tardivement, une nouvelle version peut ainsi passer rapidement d’une salle à l’autre. Le serveur partagé par les sociétés évite également une partie des transferts de fichiers lourds. « Si tout se fait ici, on se coordonne », dit Denis Séchaud.
À l’échelle de la branche, les équipements se ressemblent souvent. « Ce sont les mêmes machines, les mêmes tables de mixage, les mêmes programmes », relève Denis Séchaud. Pour lui, ce qui distingue un studio se joue plutôt dans l’acoustique, l’ergonomie et l’organisation du travail. Il a voulu éviter une structure faite uniquement de couloirs et de technicien·ne·s enfermé·e·s chacun·e dans leur salle. Il préfère qu’un monteur puisse montrer une séquence, demander l’avis d’un·e collègue ou croiser celui ou celle qui travaille sur une autre partie du film.
Le matériel s’est stabilisé, estime le spécialiste. Les logiciels, beaucoup moins. Plugins, versions et compatibilités évoluent sans cesse. « Les abonnements, c’est l’enfer. » Chez Masé, une personne s’occupe des mises à jour afin d’éviter qu’une salle se retrouve incapable d’ouvrir correctement un projet venu de la pièce voisine. S’ajoutent les sauvegardes multiples, les pare-feu, la protection des données, ainsi qu’une ventilation et une climatisation suffisamment silencieuses pour ne pas polluer une prise.
L’intelligence artificielle s’ajoute désormais à ces outils. Denis Séchaud ne la rejette pas. Pour nettoyer des voix, certains outils utilisant l’IA lui paraissent déjà « redoutablement meilleurs » que leurs prédécesseurs. Il y voit aussi un intérêt lorsqu’elle permet à une petite production suisse d’obtenir un résultat que son budget ne lui permettrait pas autrement.
De retour au studio de bruitage, la séance reprend. Le gravier est envisagé, puis écarté. Julien Naudin écoute, reprend quelques pas, ajuste encore. Il se souvient de Mads Mikkelsen, croisé dans un studio au Danemark alors que l’acteur enregistrait de la post-synchronisation. Intrigué de le voir passer avec différentes chaussures, le Danois lui demande ce qu’il fabrique. Sa réponse tient en une phrase. « Quand tu marches, c’est pas toi, c’est moi. »
Julien Naudin, au bruit près
À 65 ans, Julien Naudin compte plus de 40 ans de bruitage. Denis Séchaud, il le croisait déjà en studio il y a plus de 30 ans, alors qu’il assistait encore son père. Aujourd’hui, les deux hommes travaillent ensemble chez Masé Studios, où Julien Naudin a apporté une partie de son matériel.
Vingt ans de collaboration avec Lars von Trier, des films de Thomas Vinterberg, des productions de Ridley Scott. Le bruiteur a largement travaillé à l’international. Il a notamment participé à « Breaking the Waves » et « Nymphomaniac » du premier, ainsi qu’à « La Communauté » et « Drunk » du second. Une partie de son réseau, notamment en Suisse alémanique et en Scandinavie, profite aujourd’hui à Masé Studios.
Le passionné transmet aussi le métier. Il dit avoir déjà formé huit bruiteur·euse·s, tandis que les candidat·e·s ne manquent pas. Après certaines apparitions à la RTS ou sur la chaîne du youtubeur suisse Le Grand JD, il affirme avoir reçu plus de 200 demandes. « Ils ne savent pas que c’est aussi dur », relève-t-il. Dans le noir du studio, le travail demande beaucoup de préparation. Lui ne songe pas à s’arrêter. « Je pense bosser encore 20 ans. »
Face à l’intelligence artificielle, Julien Naudin se montre nettement plus sceptique. Des personnes sont déjà venues au studio avec leurs machines pour tenter de reproduire son travail. « Elles sont obligées d’apprendre, de regarder ce que je fais pour le faire », tranche le bruiteur. Il concède que ces outils pourraient un jour trouver leur place sur les productions les moins dotées, notamment dans le documentaire ou la publicité. Mais pour le bruitage tel qu’il le pratique aujourd’hui, « pied par pied », il n’y croit guère. Aky