«Cela fait deux ans qu’on dispose de notre propre salle de projection », se félicitent Aron Nick et Christoph Walther. Il y a une quinzaine d’années, les deux cofondateurs de Trinipix ont investi un ancien entrepôt dans un quartier périphérique de Berne. Ils y ont installé des cloisons et aménagé les espaces qu’ils partagent aujourd’hui avec d’autres professionnel·le·s de la création. « Ce lieu a joué un rôle important dans notre évolution », explique Aron Nick, pour qui il est essentiel de préserver des espaces de création abordables. Avec des loyers élevés ou des contraintes liées aux locaux, il aurait été plus difficile pour Trinipix de « se développer de manière organique et agile ».
Leur premier bureau abrite le cœur de la maison, comme ils aiment à le dire : c’est là que se trouve le serveur, un système de stockage redondant sur lequel sont conservées et gérées toutes les données. Il est directement relié à la salle de projection située un étage plus bas, qui est équipée d’un poste de travail, d’un projecteur et d’un écran. « C’était une étape nécessaire dans notre professionnalisation », explique Christoph Walther. La salle permet de recréer des conditions de projection aussi proches que possible de la réalité et ainsi de mieux visualiser et affiner le travail en cours.
Trinipix se consacre principalement à la postproduction de films d’auteur suisses ainsi qu’à ses projets maison. Christoph Walther est responsable du traitement de l’image, des effets visuels et de la coordination de la postproduction. Aron Nick l’épaule pour la création des différentes versions linguistiques et s’occupe de tout ce qui relève du montage. Il conçoit et monte notamment les bandes-annonces ainsi que des campagnes destinées aux réseaux sociaux pour promouvoir le plus efficacement possible les films auxquels participe Trinipix. Sur leurs propres projets, c’est Aron Nick qui endosse le rôle de réalisateur et Christoph Walther celui de chef opérateur. Le duo a signé son premier long métrage en 2019 avec le documentaire « Tscharniblues II ». « Nous avons mis dans ce film toute l’expérience acquise en tant que prestataires, explique Christoph Walther. Nous nous sentions prêts. »
Une époque charnière
Ils avaient éprouvé ce même sentiment au moment de fonder Trinipix. Avant cela, ils avaient passé plusieurs années à apprendre les différentes facettes du métier au fil de stages. Tous deux se sont formés en autodidactes. « Nous avons eu la chance de pouvoir apprendre auprès de personnes très compétentes », raconte Aron Nick. Parmi les figures clés de leur parcours, ils citent notamment Peter Guyer, fondateur de Recycled TV, et Dieter Fahrer, à la tête de la société de production Balzli Fahrer GmbH.
Trinipix s’est développé progressivement, élargissant ses activités avec la volonté d’accompagner les projets de manière globale. Ses deux créateurs voient dans cette évolution le reflet des mutations techniques et sociétales qui traversent l’ensemble de la branche. La numérisation du cinéma a marqué une rupture importante, exigeant de nouvelles compétences pour la finalisation des films. Or c’est exactement à cette époque qu’ils se sont formés au métier. Dès leurs débuts, ils ont également vu évoluer les modes de réception des œuvres audiovisuelles. Là encore, il a fallu acquérir de nouvelles compétences pour s’adapter.
Si l’évolution des outils techniques a fait disparaître certaines tâches, comme le sous-titrage manuel, les projets ont plutôt tendance à gagner en ampleur et en complexité, souligne Aron Nick. Chez Trinipix, la postproduction s’entend au sens large. Elle peut ne concerner que certaines étapes d’un film : le montage, l’étalonnage, l’harmonisation des éléments graphiques, la déclinaison dans différents formats de diffusion ou encore le montage de la bande-annonce. Parfois, elle commence en amont du tournage, comme pour le projet de Laurent Stoop et Svetlana Rodina, qui ont récemment signé « Dom » et « Ostrov ». Le tournage devant rester aussi discret que possible, il était prévu de filmer au téléphone portable. Trinipix a donc cherché avec l’équipe une solution permettant d’obtenir des images de la qualité requise.
Au-delà de la postproduction
Trinipix, estiment ses cofondateurs, se distingue des autres sociétés de postproduction par la place particulière qu’il accorde à l’exploitation des films, qui se prépare, selon eux, dès la postproduction. En effet, le montage de la bande-annonce fait déjà émerger des images clés qui vont servir de motifs pour les affiches et pour la promotion du film plus largement. Il en va de même pendant l’étalonnage : « Avec l’équipe du film, nous repérons des scènes fortes qui pourront ensuite trouver leur place dans la bande-annonce ou contribuer à affiner le concept de communication. »
« Nous sommes l’interface entre l’image, la réalisation, la production et la distribution », explique Aron Nick. Leur rôle consiste à faire le lien entre ces différents interlocuteurs sans transiger sur leurs exigences. « C’est l’un de nos plus grands défis. Et ce n’est pas demain que l’IA pourra s’en charger », ajoute son associé. Cela implique aussi de savoir défendre la valeur de leur travail.
Il en va de même pour l’étalonnage, auquel sont généralement consacrés entre six et dix jours de travail. « Le ou la chef·fe opérateur·trice et la réalisation sont généralement présent·e·s, parfois seulement au début. Plusieurs visionnements ont ensuite lieu, auxquels participe aussi la production », explique Christoph Walther. Il définit en amont le style colorimétrique du film. Alors que d’autres coloristes ont une signature très reconnaissable, avec par exemple une prédilection pour les tons bleus ou des images peu contrastées, Christoph Walther, lui, part toujours du contenu du film pour en définir le traitement des couleurs.
Des choix déterminants
Un tournage parfaitement maîtrisé pourrait-il rendre l’étalonnage superflu ? Christoph Walther est catégorique : « Même en enchaînant des images parfaites, on ne peut pas s’en passer. » En règle générale, un film se tourne sur plusieurs jours et dans des conditions de lumière variables. Or les conditions extérieures peuvent varier de manière perceptible à l’image au cours d’une seule journée de tournage. L’étalonnage permet de compenser ces variations. Il faut aussi penser que les images à l’état brut sont tournées en mode log, qui préserve une large plage de luminosité, et présentent donc très peu de contraste et de saturation. « Sans étalonnage, on aurait des films essentiellement gris. »
À travers des exemples concrets et des images avant-après, Christoph Walther montre toute la latitude qu’offre l’étalonnage, tant dans l’interprétation que dans la création visuelle. « En mettant en valeur certains éléments, ou au contraire en les atténuant, je peux influencer la dramaturgie. » Il avance ainsi image par image, ou scène par scène. Une table de bistrot vide peut par exemple attirer excessivement le regard, l’intérieur d’une tente être trop sombre ou les vêtements d’un personnage trop dominants. Il suffit parfois d’ajouter un effet simple, comme un reflet de lampe de poche, pour renforcer la crédibilité du récit. Ailleurs, en jouant sur certains contrastes, il peut souligner un changement d’atmosphère.
Trinipix entretient des collaborations de longue date, comme avec le réalisateur Thomas Imbach, dont Aron Nick a monté les quatre dernières bandes-annonces, notamment celle de « Nacktgeld ». Une relation de confiance les lie également à Dieter Fahrer, avec qui ils ont récemment collaboré sur « Wir Erben », ainsi qu’à la société de production Dschoint Ventschr, pour laquelle ils ont notamment travaillé sur « Bagger Drama ». Christoph Walther a récemment assuré l’étalonnage du documentaire « Neiges éternelles », produit par Corinna Dästner, de DokLab. Le film a été présenté en première mondiale cette année à Visions du Réel et doit encore sortir en salle. « Nous collaborons sur plusieurs projets par an avec DokLab. Nous intervenons dès les dernières étapes du montage et jusqu’à la livraison aux salles », explique Aron Nick. Le prochain chantier, c’est le nouveau long métrage « Momente », de Mano Khalil : en visionnant un premier montage, Christoph Walther a déjà repéré quelques chaises vides dont il pourrait atténuer la présence par l’étalonnage.
Trinipix se concentre sur la postproduction de l’image, tandis que le son est pris en charge en parallèle par des spécialistes. Le film revient ensuite généralement chez Trinipix, qui le finalise pour sa diffusion en salle, à la télévision ou en festival. L’équipe travaille avec les graphistes chargé·e·s des génériques de début et de fin pour veiller à ce que tous les logos, prix et sélections en festival y figurent. Les différentes versions linguistiques doivent elles aussi être finalisées. Enfin, le film est décliné dans les différents formats requis : pour son archivage à la Cinémathèque suisse, pour sa projection en salle ou en festival au format DCP, ou encore pour le pressage de DVD. « Il faut que le bon film arrive au bon endroit, dans la bonne version », résume Christoph Walther.