Rencontre avec Nadine Adler Spiegel & Laurent Steiert
© OFC / Susanne Goldschmid

Rencontre avec Nadine Adler Spiegel & Laurent Steiert

Teresa Vena et Adrien Kuenzy 29 juillet 2024

Premier bilan du nouveau tandem à la direction de la section Cinéma de l’Office fédéral de la culture, qui succède à Ivo Kummer depuis le 1er mars.

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Quels sont les principaux défis auxquels vous avez dû faire face depuis votre entrée en fonction ?

Nadine Adler Spiegel (NAS): En ce qui me concerne, il y a bien sûr beaucoup de nouveautés. Le plus grand défi est certainement de se familiariser avec l’administration fédérale et d’assurer la communication à tous les niveaux : entre Laurent et moi-même, entre la section Cinéma et l’OFC, sans oublier les échanges avec la branche. Ce n’est pas évident d’aligner tout cela, mais je suis heureuse de me lancer dans cette aventure avec Laurent et je pense que nous avons déjà bien démarré.

Laurent Steiert (LS): Pour moi, le défi, mais aussi ce qui me motive, c’est de collaborer au sein d’une constellation entièrement nouvelle et de développer une vision commune dans le cadre de cette codirection. Je pense qu’il est important que nous apportions de nouvelles approches et méthodes. Dans ce sens, je pense qu’une codirection est une configuration idéale, parce qu’avant d’adopter une position commune, nous devons d’abord nous mettre d’accord entre nous. Puis nous pouvons convaincre la branche.

La répartition des rôles était-elle claire d’entrée de jeu ?

NAS : Nous nous sommes réparti certaines des responsabilités, en veillant à nous attribuer les domaines dans lesquels nous pouvons faire valoir nos points forts respectifs. Nous adapterons cette répartition si nécessaire. Nous nous partageons les tâches au sein de la direction et assumons conjointement la responsabilité de la stratégie politique. Il est important que nous soyons d’accord pour la stratégie – c’est essentiel si nous voulons obtenir des résultats.

LS : Grâce à son engagement au sein du Pour-cent culturel Migros, Nadine est familière du développement de nouveaux instruments de promotion. Elle continuera à s’engager fortement à ce niveau. En ce qui me concerne, j’ai participé à l’élaboration de la nouvelle loi sur le cinéma. Outre le développement de notre réseau international, je me suis aussi occupé des domaines de la distribution et des cinémas. Je vais poursuivre mon activité de ce côté, tout en m’occupant davantage des questions internationales, même si Nadine sera également impliquée dans ce domaine.

Quel est le taux d’activité de ces deux nouveaux postes ?

LS : La codirection représente au total 160 %.

Ivo Kummer a parfois été sévèrement critiqué, ce qui est inévitable dans cette position. Comment vous préparez-vous à cette éventualité ?

NAS : Il est important pour nous de présenter un front uni. En ce moment, nous faisons face à une avalanche de demandes de soutien, surtout dans le domaine de l’encouragement sélectif. Nous allons donc devoir refuser beaucoup d’entre elles. Il va de soi que cela va déplaire à de nombreuses personnes. Nous devrons nous montrer actif·ve·s à cet égard. L’une des solutions sera d’examiner de plus près le travail des commissions et d’y intégrer des éléments facilement compréhensibles pour les requérant·e·s.

LS : Les critiques font partie du jeu à ce niveau et il faut savoir les gérer. Le mécontentement s’exprime forcément plus rapidement en cas de décisions négatives. Ce qui compte, c’est que nous soyons en mesure de communiquer clairement et de manière compréhensible le pourquoi d’une décision. Il s’agit là d’une critique récurrente depuis de nombreuses années, à savoir que les motivations des décisions de l’encouragement sélectif sont certes juridiquement irréprochables, mais insuffisamment claires du point de vue des demandeur·euse·s ou des sociétés de production. Et au vu de la forte augmentation des demandes d’aide ces dernières années, pas seulement à l’OFC, mais dans tous les organismes d’encouragement, cette pression ne va pas diminuer. Avec environ un millier de demandes par an, fournir des justifications plus étoffées a toutefois certaines limites.

Quelles sont vos autres priorités pour les mois à venir ?

NAS : Nous présenterons à Locarno les résultats de l’étude « Évolution de l’encouragement public du cinéma : analyse des structures actuelles et perspectives possibles d’avenir » commanditée à la société berlinoise Goldmedia. Ces résultats seront ensuite analysés avec les représentant·e·s de la branche et nous discuterons de pistes possibles. Il s’agira finalement d’en déduire de nouvelles mesures. La présentation de l’étude est donc en quelque sorte le point de départ d’un dialogue ouvert avec la branche.

LS : Nous allons aussi nous consacrer à l’élaboration des nouveaux régimes d’encouragement pour 2026-2028. La promotion nationale qui figure dans le message culture y jouera un rôle important. Elle sera mise en œuvre dans une phase pilote à partir de 2025 par Swiss Films.

Comment voyez-vous l’avenir de l’encouragement ?

NAS : Ce que nous pouvons dire avec certitude, c’est que nous voulons rompre avec une politique dite cinématographique au profit d’une politique audiovisuelle globale. Un film ne se raconte pas seulement sur grand écran, il existe aussi d’autres formats narratifs. Or, l’OFC ne soutient pas nécessairement tous ces formats. Nous nous engageons pour une moins grande fragmentation de l’encouragement, nous voulons nous associer avec d’autres organismes d’aide dans le but de créer une sorte d’« alliance audiovisuelle suisse » qui permette de trouver des solutions communes.

LS : La nouvelle obligation d’investir qui touche les plateformes et les chaînes de télévision a modifié les conditions-cadres, et nous disposons désormais en Suisse de davantage de moyens pour financer la création cinématographique, notamment dans le domaine des séries. Mais une coordination des organismes de soutien sera indispensable si nous voulons éviter de nous disperser entre les organismes régionaux de soutien au cinéma, l’OFC et la SSR. L’objectif est de mieux comprendre les besoins des uns et des autres et de renforcer notre complémentarité.

Où en est la promotion du cinéma suisse sur le plan national, et observez-vous des réticences au sein de la branche relativement au rôle que doit y jouer Swiss Films ? 

NAS : Swiss Films jouera effectivement un rôle prépondérant dans l’exécution de ce nouveau mandat, mais toujours en étroite collaboration avec l’OFC et la branche. Nous considérons dans tous les cas qu’il est logique que ce soit Swiss Films et ses spécialistes de la promotion qui se chargent de cette tâche.

LS : Un objectif fondamental est l’accroissement de la visibilité du cinéma suisse dans notre pays. Il existe différentes manières d’y parvenir, mais il ne s’agira ni purement de promotion ni d’un soutien accordé à chaque projet. Mais avant la visibilité, il faut les films.

NAS : La promotion nationale est un point de départ. Le thème de l’exploitation sera central à l’élaboration de notre vision à long terme de l’aide sélective au cinéma. Il faut réfléchir à l’exploitation d’un film dès les premières phases d’un projet – sans pour autant faire uniquement des films orientés vers le marché et le public, mais sans oublier cet aspect.

Comment identifiez-vous les attentes du public suisse et quelles stratégies recommandez-vous pour y répondre ?

NAS : Cela pose un défi particulier en Suisse du fait de nos quatre langues nationales. Il est toutefois important de regarder ce qui se fait à l’étranger, car toutes celles et ceux qui produisent des formats narratifs sont confronté·e·s au même défi : les habitudes du public ont changé.

LS : Ce qui compte, c’est le film, le récit, l’histoire, qu’il soit destiné au grand public ou à un public de niche. Il existe aujourd’hui ces deux types de production. Or, grâce à internet et au streaming, un film thématique peut toucher un grand nombre de spectateur·trice·s à travers le monde. Il s’agit donc de promouvoir le cinéma en Suisse, mais en gardant à l’esprit tous les canaux d’exploitation.

NAS : Il est peut-être aussi temps d’oser penser en termes de genres. Il n’y a pas vraiment de conscience du genre en Suisse, alors que c’est aussi un moyen d’atteindre différents publics cibles.

Y a-t-il encore quelque chose que vous aimeriez dire à la branche ?

LS : Notre ambition est certes de façonner la politique audiovisuelle, mais nous n’oublions évidemment pas que ce sont les professionnel·le·s de la branche qui font les films. Notre rôle est de donner des impulsions, mais ce sont elles et eux qui réalisent concrètement les projets.

NAS : Nous pouvons promettre au secteur que nous mettrons tout en œuvre pour lui permettre d’effectuer son travail.

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