Vous êtes l’une des premières coordinatrices d’intimité à exercer en Suisse. Quel a été votre parcours ?
J’ai commencé par la réalisation à la Haute École d’art et de design de Genève, puis je suis partie en Angleterre pour me former en coaching de jeu, spécifiquement pour le cinéma. Là-bas, les modules intégraient déjà la chorégraphie des scènes d’intimité. C’est comme ça que j’ai rencontré Ita O’Brien, pionnière en la matière, qui a travaillé sur les séries « Sex Education » ou « Normal People ». À l’époque, je ne pensais pas en faire un métier. J’étais coach de jeu, avec une compétence en plus. Mais sur les tournages, on me sollicitait de plus en plus pour ces scènes, sans reconnaissance officielle. Je me suis formée plus tard auprès d’un organisme américain, le premier fondé par Alicia Rodis, coordinatrice engagée par HBO. Là, j’ai compris que la chorégraphie n’était qu’une partie du travail.
En quoi consiste précisément le rôle de coordinatrice d’intimité ?
Je fais d’abord une analyse du scénario, ce qu’on appelle un dépouillement, pour identifier les scènes d’intimité. Il ne s’agit pas seulement de sexualité ou de nudité. Une scène d’accouchement, d’avortement, ou toute situation de vulnérabilité peut en relever. Je m’entretiens ensuite avec la réalisation pour comprendre la mise en scène envisagée, puis avec chaque comédien ou comédienne, parfois leur agent·e aussi, pour présenter mon rôle, vérifier qu’ils ou elles ont bien toutes les infos, recueillir leurs limites, leurs accords. Le consentement est évidemment évolutif, mais j’anticipe ce que je peux.
Votre fonction touche donc à la fois au juridique, à la technique et au relationnel.
Oui, c’est une véritable coordination. Je parle aussi avec les costumier·ère·s, les assistant·e·s réalisateur·trice·s, j’anticipe les besoins matériels, comme les cache-sexes, j’aide à l’organisation des répétitions. Sur le plateau, je suis à côté du combo, je veille à ce que les engagements soient respectés, je couvre les corps entre les prises s’il y a de la nudité, et je peux proposer des solutions techniques : comment tricher sur un mouvement selon l’angle de la caméra, comme le ferait un·e coordinateur·trice de cascades. Le but, c’est de garantir la sécurité tout en respectant la mise en scène.
Avez-vous parfois dû intervenir fermement ?
Oui, si une clause n’est pas respectée, je peux interrompre une prise. J’essaie toujours de rester constructive, d’interroger – « Qu’est-ce que vous vouliez raconter dans cette mise en scène ? » –, et je propose une alternative. Mon rôle est de protéger le cadre, pas de censurer. Mais je ne suis pas magicienne : je reste une employée de la production, sans autorité hiérarchique.
Quelles résistances avez-vous rencontrées au fil des tournages ?
Ce n’est généralement pas du côté des comédien·ne·s que les résistances sont les plus fortes. Les réticences viennent plutôt d’autres départements techniques ou artistiques, où mon rôle reste flou. Il arrive qu’on pense que je vais empiéter sur leur territoire ou surveiller leur travail. Il faut souvent faire preuve de pédagogie. Mais j’ai le sentiment que les mentalités évoluent. Certain·e·s comprennent désormais que ma présence peut alléger leur charge mentale : j’apporte un cadre de travail que les costumier·ère·s, maquilleur·euse·s ou assistant·e·s réalisateur·trice·s géraient auparavant de manière informelle, en plus de leurs propres missions.
Avez-vous déjà eu le sentiment de représenter un frein pour un réalisateur ou une réalisatrice ?
Oui, il m’est arrivé de travailler avec des personnes qui affichaient une ouverture au départ, puis manifestaient de la résistance sur le plateau. J’essaie toujours de débriefer, de comprendre ce qui a pu les mettre mal à l’aise. Souvent, c’est une méconnaissance de mon rôle. Je ne suis pas là pour surveiller, mais pour rendre une scène crédible, fluide et respectueuse. C’est une expertise au service du projet.
Comment intervenez-vous si une limite fixée n’est pas respectée sur un tournage ?
Mon rôle est d’anticiper ces situations, pas seulement d’y réagir. C’est pour cela que j’analyse l’ensemble du scénario en amont, pour repérer les scènes sensibles, même celles que la production n’aurait pas identifiées. Si je ne suis engagée que sur certaines séquences, je le signale clairement : en cas de problème sur une scène hors de mon périmètre, je ne pourrai pas intervenir. Cela pousse parfois les productions à réévaluer l’étendue de mon intervention. Mais si je suis présente sur le plateau et qu’une limite fixée est franchie – par exemple si une clause de contrat n’est pas respectée –, je peux interrompre la prise immédiatement. Je rappelle alors les termes convenus, j’explique pourquoi ce geste ou cette demande pose problème. C’est aussi ça, mon travail : poser un cadre clair, partagé, pour éviter les malentendus et protéger tout le monde.
Vous avez récemment travaillé sur « Winter Palace », une production internationale. Qu’en retenez-vous ?
C’était un projet très riche, avec des acteur·trice·s de plusieurs pays, ce qui impliquait des contrats et des cultures de travail différents. J’ai beaucoup appris. Il y avait aussi des scènes d’intimité tournées dans des conditions complexes, par exemple en extérieur, dans le froid. Ce que j’ai aimé, c’est la collaboration très fluide avec le réalisateur, Pierre Monnard. Il était à l’écoute, curieux. J’ai aussi beaucoup apprécié le dialogue avec la cheffe costumière. Sur un film d’époque, les vêtements font partie intégrante de la scène.
Le métier reste encore peu représenté en Suisse. Comment l’expliquez-vous ?
C’est une petite industrie, sans réglementation en la matière. Il n’est pas obligatoire d’avoir un·e coordinateur·trice d’intimité sur un tournage. La Suisse, comme la France ou la Belgique, est encore en retard. Je pense que ça changera, mais il faut une prise de conscience. C’est pour cela que je m’investis en ce moment dans l’élaboration de lignes directrices à l’échelle nationale, avec d’autres professionnel·le·s.
Faut-il rendre ce rôle obligatoire, selon vous ?
Je suis partagée. Si c’est imposé à des équipes qui n’en veulent pas, ça peut générer beaucoup de résistance. En même temps, tant que ce n’est pas obligatoire, ce sera vu comme un bonus facultatif. Idéalement, on devrait au moins systématiser l’analyse des scénarios, pour éviter les arbitrages biaisés. Trop souvent, on m’appelle uniquement pour les scènes de nudité féminine. C’est révélateur. Parfois, certaines productions me sollicitent uniquement pour la préparation des scènes, pensant que cela suffit à encadrer le travail. Pourtant, c’est justement pendant le tournage qu’il faut redoubler de vigilance pour garantir le respect du consentement. L’un ne va pas sans l’autre, et le cadre doit être présent à chaque étape.
Connaissez-vous des hommes qui exercent ce métier ?
Oui, mais ils sont rares. Mon mentor est un homme, et on a beaucoup échangé sur la manière dont il est perçu sur les plateaux. Il m’a confié que sa parole était souvent prise plus au sérieux dès le départ, simplement parce qu’il est un homme. C’est un biais de perception, et c’est important de le reconnaître. Je trouve aussi dommage que ce métier soit souvent associé à une forme d’attention ou de douceur qu’on attend surtout des femmes. Comme s’il allait de soi qu’on confie ce rôle à une femme parce qu’il touche à l’intime ou à l’émotion. Or, c’est un vrai métier, qui demande une expertise, une formation, des compétences précises – indépendamment du genre. On peut exercer cette fonction avec exigence, avec sérieux, tout en gardant sa personnalité, sa légèreté, sa joie. Ce n’est pas incompatible.
Et l’avenir ? Comment le voyez-vous ?
J’aimerais que cette fonction soit pleinement intégrée, qu’on arrête de hiérarchiser les scènes selon leur « gravité » supposée. Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de nudité qu’il n’y a pas d’enjeu. Je souhaite plus de dialogue, plus de réflexes collectifs. Et que ma présence soit perçue comme un appui, pas comme une menace. Parce que c’est ça, au fond, le cœur du métier : créer un espace sûr pour que chacun·e puisse donner le meilleur de soi-même à l’écran.
Déborah Helle est la première coordinatrice d’intimité suisse certifiée par le syndicat américain SAG-AFTRA.
2016 : Elle emménage à Londres, assiste différent·e·s metteur·euse·s en scène puis fait un master en coaching de jeu à la Royal Central School of Speech and Drama (RCSD) et rencontre Ita O’Brien.
2017 : Elle enseigne dans différentes institutions comme Pinewood Studio, Identity School of Acting, RCSD, et anime des ateliers pour les acteur·trice·s professionnel·le·s.
2018 : Première chorégraphie d’une scène d’intimité au cinéma.
2018 : Elle coache des enfants et adolescent·e·s au cinéma et développe ses propres outils.
2020 : De retour en Suisse, elle étudie la coordination d’intimité et toutes les thématiques connexes, comme la santé mentale, la gestion de conflits et les traumatismes.