Raconter l’innocence face à un pays en flammes
Astrid Rondero. © Trigon Film

Raconter l’innocence face à un pays en flammes

Adrien Kuenzy 23 novembre 2024

Astrid Rondero, coréalisatrice de «Sujo – Hijo de Sicario», dévoile les coulisses de ce long-métrage, inspiré par un Mexique gangréné par les violences des cartels. Entre défis de production et contexte socio-politique tendu, le film, qui a ouvert le festival Filmar en América Latina, arrivera bientôt dans les salles obscures.

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Vous et Fernanda Valadez explorez dans ce film l'histoire d’un orphelin, au Mexique, dans l’univers des cartels. Qu’est-ce qui vous a conduit à développer ce récit?

L’idée de ce film est née alors que nous faisions des recherches pour notre précédent projet, «Identifying Features». Nous avons passé du temps dans des communautés rurales de Guanajuato, lieu natal de Fernanda, au Mexique. Cette région est marquée par une pauvreté intense. Pendant nos recherches, nous avons rencontré des jeunes parfois âgés de 13 ou 14 ans qui avaient tenté de traverser la frontière vers les États-Unis, été déportés, ou s’étaient retrouvés bloqués dans des situations terribles, comme dans le désert. Ceux qui restaient sur place, faute d’opportunités, finissaient parfois par travailler pour les cartels locaux. Ces récits n’avaient pas leur place dans «Identifying Features», mais Fernanda et moi savions que nous devions les raconter un jour.

Pourquoi était-ce important de raconter cette histoire aujourd’hui?

Parce qu’au Mexique, les victimes collatérales des guerres de la drogue, en particulier les enfants des auteurs de violences, sont un sujet presque tabou. Deux générations ont grandi dans ce contexte. Pour celles et ceux qui, comme moi, ont connu un Mexique plus paisible, cela marque une rupture. Ces jeunes n’ont pas seulement perdu leurs parents, ils sont aussi stigmatisés, sans que la société n’intervienne pour les soutenir.

Avez-vous rencontré des résistances ou des obstacles durant la production?

Lever des fonds pour un film est toujours un défi, quel que soit le sujet. Cependant, après «Identifying Features», un projet très sombre, nous voulions adopter une approche différente avec «Sujo – Hijo de Sicario». C’est un film empreint d’espoir. Ce ton a permis de rassembler des partenaires motivés par l’idée de soutenir un projet qui résonne avec les préoccupations actuelles au Mexique.

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« Sujo-Hijo de Sicario », Astrid Rondero, 2024.

Quels ont été les difficultés concrètes au moment du tournage?

Tourner à Guanajuato, une région devenue l’une des plus dangereuses du pays, a été compliqué. Nous avons une équipe composée en majorité de femmes et de jeunes, ce qui aide à éviter d’attirer une attention indésirable, mais nous avons tout de même vécu des moments terrifiants. Par exemple, nous avons été brièvement retenus en otage par des hommes armés. Ces incidents ne sont pas spécifiques à une région ; c’est une réalité qui affecte tout le pays. Pour assurer la sécurité, nous avons opté pour une équipe réduite et évité les scènes de violence explicite. Par ailleurs, nous avons cultivé un lien fort avec la communauté locale, ce qui est essentiel pour tourner sereinement au Mexique.

Comment abordez-vous la représentation de la violence dans vos films?

Au Mexique, nous sommes exposés à des violences extrêmement crues, notamment à travers des images macabres diffusées par les cartels. Cela déshumanise les victimes. Pour nous, la violence au cinéma ne doit pas être un simple effet esthétique ou spectaculaire. Nous préférons montrer ses conséquences et ses répercussions émotionnelles, afin de rétablir l’humanité derrière ces drames.

Comment choisissez-vous vos acteurs et actrices?

Nous cherchons des interprètes capables de ressentir profondément les émotions des personnages, même s’ils ou elles ne sont pas professionnel·le·s. Par exemple, Juan Jesús Varela, qui joue le personnage principal adolescent, est originaire de la région de tournage. Il est incroyablement talentueux et a apporté une sincérité unique au rôle grâce à sa propre expérience de vie.

Comment décririez-vous votre collaboration avec Fernanda Valadez?

Nous travaillons ensemble depuis nos débuts. Notre partenariat est une conversation permanente. Pour ce film, j’ai commencé à écrire le scénario, mais Fernanda a ensuite apporté sa vision à l’histoire. Sur le plateau, nous partageons les tâches: je travaille principalement avec les actrices et acteurs, tandis que Fernando se concentre davantage sur les aspects techniques. Nous sommes très complémentaires.

Le film a été choisi pour représenter le Mexique aux Oscars 2025. Que signifie cette reconnaissance pour vous?

C’est un immense honneur. Cette année, un autre film, très populaire et traditionnel, était en lice. Le fait que nos pairs aient choisi un projet plus petit, centré sur un garçon tenté par le crime mais cherchant à s’en échapper, est très émouvant. Cela reflète une prise de conscience importante.

Quel impact espérez-vous que votre film ait sur le public?

Nous espérons sensibiliser à la situation des jeunes sans opportunités, au Mexique et ailleurs. Ces problématiques transcendent les frontières. Dans notre pays, plus de 1,6 million d’enfants sont orphelins à cause de la violence. À l’international, l’histoire universelle d’un enfant en quête d’identité résonne avec des publics variés.

Et après? Quels sont vos projets?

Nous avons un nouveau film en préparation sur la violence au Mexique, mais je travaille aussi sur un projet qui abordera les dangers auxquels les journalistes sont confrontés dans notre pays. Être journaliste au Mexique est l’un des métiers les plus dangereux au monde, et je veux donner une voix à cette réalité.

Un dernier mot ?

Nous sommes très heureux de présenter ce long métrage en Suisse. C’est incroyable de voir qu’une histoire si enracinée dans notre pays peut trouver une résonance universelle. Le cinéma a ce pouvoir de nous connecter, au-delà des frontières.

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