Des familles se rassemblent autour d’une locomotive prête à démarrer. Puis le convoi s’ébranle, traversant des paysages, salué à chaque halte par des femmes, des hommes et des enfants. Véritable plongée en 1914, les images immortalisent l’inauguration du chemin de fer de la Furka, en Valais. Muettes, évocatrices, elles dévoilent aussi un fragment précieux de notre histoire.
Numérisé par le Lichtspiel/Kinemathek de Berne, le court métrage a été découvert par hasard chez un particulier, grâce à un « éclaireur » mandaté par Memoriav, dans le cadre du projet de recensement du patrimoine audiovisuel dans les cantons. À l’approche de son premier congrès, le 26 novembre prochain, la directrice de l’association, Cécile Vilas, évoque cette trouvaille avec une émotion palpable : « On y voit aussi le glacier du Rhône, qui était bien plus imposant à l’époque. Ce qui me touche, c’est cette population modeste, en costumes traditionnels, qui accueille avec tant de curiosité et d’espoir cette nouveauté. »
Une « solution suisse »
Fondée en 1995, Memoriav s’organise de manière collaborative. « Je dis toujours que c’est une solution suisse, explique Cécile Vilas. Une prise de conscience politique et publique s’est installée dans les années 80-90 : notre patrimoine audiovisuel était en danger. Les supports étaient encore analogiques et, sans action rapide, nous risquions d’en perdre une part significative. »
« On a bien sûr envisagé de créer une grande institution dédiée à l’audiovisuel, une sorte de bibliothèque nationale du patrimoine audiovisuel. Mais ce projet était trop long et coûteux », raconte Cécile Vilas. C’est ainsi qu’est née l’association Memoriav, grâce à ses premières fondatrices telles que la Cinémathèque suisse, la Bibliothèque nationale, la Phonothèque nationale, les Archives fédérales, l’OFCOM et la SSR.
L’association compte aujourd’hui environ 300 membres, issus d’institutions et du secteur privé, et fonctionne comme un réseau. Grâce au soutien, notamment de la Confédération, près de 500 projets de conservation et de mise en valeur ont déjà vu le jour, couvrant un large éventail de domaines, des films aux archives industrielles, comme celles du Wirtschaftsarchiv de Bâle.
Coopération intercantonale
La préservation du patrimoine audiovisuel en Suisse s’appuie sur une collaboration active avec les cantons. Cécile Vilas insiste sur l’importance de cette démarche : « Actuellement, 17 cantons participent à notre projet d’inventaire et de sensibilisation des archives audiovisuelles. Un questionnaire sera par exemple bientôt envoyé à Genève, à plusieurs centaines d’adresses, incluant entreprises, collectivités religieuses et associations culturelles. »
L’objectif à long terme : évaluer l’état des archives à travers toute la Suisse et agir sur place pour conserver ce patrimoine. L’enjeu reste aussi de sensibiliser le grand public. Pour intensifier ses projets d’inventaire et faire ressortir des collections oubliées, l’association s’adresse autant aux institutions qu’aux particuliers, via des ateliers et des guides pratiques. Dans le Jura, de nombreux citoyens ont récemment remis des boîtes de films Super 8, véritables témoignages de la vie locale d’autrefois. « La majeure partie de la population possède des documents patrimoniaux, explique Cécile Vilas, mais ils ne sont souvent pas valorisés à leur juste mesure. »
Une plateforme utile
Avec la montée en puissance de la numérisation, Memoriav élargit son champ d’action en aidant à préserver de nouveaux formats, comme les jeux vidéo. Sa plateforme Memobase, lancée en 2001 et actualisée en 2020, s’impose aussi comme un outil clé pour l’accès aux archives audiovisuelles, avec plus de 968’000 documents disponibles. « C’est un portail où toutes les institutions peuvent déposer leurs archives », explique Cécile Vilas. Elle souligne également la nécessité des métadonnées, indispensables pour contextualiser les documents et rendre l’information accessible au public.
Pour la directrice, la sauvegarde du patrimoine audiovisuel est indéniablement une responsabilité collective. Memoriav joue un rôle en facilitant les collaborations entre institutions, notamment à travers des rencontres professionnelles comme ce premier congrès, qui rassemblera acteurs culturels et décideurs politiques. « Nous ne pouvons pas institutionnaliser la collaboration, mais nous pouvons la faciliter », souligne Cécile Vilas, insistant sur l’importance d’une réflexion collective pour garantir la pérennité de nos archives. Cependant, le chemin reste long pour renforcer ces synergies et mobiliser davantage d’efforts dans cette noble mission.