Peter Liechti
Peter Liechti. © Thomas Krempke/Liechti Filmproduktion

Peter Liechti

Tania Stöcklin 29 octobre 2024

Un artiste singulier au croisement des genres cinématographiques.

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« Je veux que mon œuvre soit aussi radicalement ouverte que possible, mais il m’importe surtout de toujours disposer de l’énergie nécessaire au courage de remettre en question ma propre position. » (Peter Liechti, 1951-2014).

Quand je m’imagine de retour dans la salle de montage avec Peter, je me vois dans une machine de haute performance, qui combine en alternance rapide l’analyse intellectuelle et l’expérimentation empirique. Il me semble que les processus permanents d’inspiration et de création formaient le terreau de son existence.

Lorsque nous nous sommes rencontrés à l’Université de Zurich – ni l’un ni l’autre ne faisions encore de films – Peter m’a montré comment il venait de se séparer de la peinture. Il avait peint et repeint le même paysage, toujours le même, mais chaque fois en plus petit. Quand il n’a plus été plus possible de le rétrécir, il a déposé les pinceaux une fois pour toutes.

J’ai monté quatre des nombreux films de Peter Liechti. Aussi subjectives et personnelles soient-elles, ses œuvres visent toujours la pertinence sociale sans verser dans la sphère du privé. « The Sound of Insects » est peut-être son œuvre la plus radicale sur le plan formel. Le film s’inspire de la nouvelle « Miira ni narumade » de Shimada Masahiko, elle-même tirée d’une histoire vraie. C’est Jolanda Gsponer, partenaire de Peter Liechti et spécialiste en musique, qui avait attiré son attention sur ce récit. Ce qui fascinait Peter Liechti, c’est l’objectivité troublante avec laquelle le texte relate un événement triste et terrible, en mettant sur un pied d’égalité la vie et la mort, comme s’il s’agissait du protocole d’une autoexpérimentation scientifique. Le film est traversé par des extraits du journal intime en voix off d’un homme qui se rend dans une forêt pour se laisser mourir d’inanition. La raison de son suicide n’est pas expliquée.

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«The Sound of Insects», 2009: Prix européen du meilleur documentaire. © Liechti Filmproduktion
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«The Sound of Insects»: oscille entre documentaire et fiction. © Liechti Filmproduktion

Comme dans beaucoup de ses films, Peter Liechti n’a pas reculé devant les épreuves. Pour « The Sound of Insects », il a passé de longues journées dans les bois marécageux malgré la chaleur, l’humidité, le froid et l’ennui constant – car, comme il le disait, « il ne se passe jamais rien dans la forêt ». Il ne se passait pas grand-chose sur les moniteurs de la salle de montage non plus, si bien que quand le vent a agité les branches de sapin dans l’un des plans, pris d’enthousiasme, nous avons crié « action ! » Entretissé d’images provenant de ses archives personnelles et de plans d’une ville sans nom dans un montage associatif, le film porte sa griffe personnelle si spécifique, jamais sentimentale.

« The Sound of Insects » est une œuvre inclassable, que son auteur n’aurait jamais voulu voir catégorisée. Bien qu’il ait remporté le Prix du meilleur documentaire aux European Film Awards en 2009, son protagoniste est un personnage fictif. Seuls ses textes sont prononcés, il n’apparaît jamais à l’image ; la caméra offre une interprétation de sa vision et de son esprit. Ainsi, le film navigue entre le documentaire, la fiction et l’essai, stimulant constamment l’imagination du public.

Écrire sur un ami décédé il y a dix ans, c’est au fond comme des retrouvailles. Peter Liechti nous a laissé son œuvre prolifique pour que nous puissions toujours dialoguer avec lui.

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