Le cinéma suisse en question
Niccolò Castelli. © SFT

Le cinéma suisse en question

Adrien Kuenzy 21 janvier 2025

Niccolò Castelli, co-directeur des Journées de Soleure, partage sa vision du panorama cinématographique suisse et revient sur les enjeux de la sélection, de la communication autour des films, et des tendances sociétales émergentes. Entretien.

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Avec une telle diversité dans le Panorama, comment avez-vous maintenu une cohérence éditoriale pour cette 60e édition?

Ce n’est jamais simple de faire un choix lorsqu’un grand nombre de films sont soumis. Il faut dire aussi que nous sommes avant tout une vitrine. Cela signifie que nous ne sommes pas un festival thématique ou guidé par une vision artistique unique, dictée par un directeur artistique suivant ses propres goûts. Notre objectif est d’identifier les lignes directrices, les tendances qui émergent dans le cinéma suisse au cours des douze derniers mois. Notre rôle, c’est d’offrir une boussole au public. Il ne s’agit pas d’intégrer tous les films ou de faire des choix arbitraires, mais bien de structurer, d’apporter un ordre. Et c’est là tout l’enjeu de notre métier. Faire le mieux pour les films, c’est aussi contribuer au mieux-être du cinéma suisse dans son ensemble.

Et la communication sur les films, évolue-t-elle?

Bien sûr, constamment, bien que sans changement radical de stratégie. Nous collaborons de plus en plus étroitement avec les distributeurs pour définir la meilleure communication pour chaque film. Nous mettons également l’accent sur les liens entre les films, en les inscrivant dans des contextes sociaux, politiques ou générationnels. Face à la saturation de contenus, il devient nécessaire d’expliquer précisément pourquoi un film a été sélectionné, pour qui il est pertinent et en quoi il est unique. Cette approche se reflète dans le programme, qui valorise l’espace et le temps nécessaires pour digérer, discuter et savourer les œuvres, en évitant le binge-watching culturel. Par exemple, les discussions, tables rondes et études de cas ne se chevauchent quasiment jamais avec d’autres événements. Nous voulons éviter que les participants se sentent stressés ou dans l’obligation de consommer à toute vitesse. Cela leur permet de profiter des films et de leurs échanges autour d’eux. À mon sens, c’est ainsi que nous rendons un réel service à l’industrie du cinéma suisse.

De nombreux films cette année explorent l’héritage. Est-ce une tendance?

Oui, cette thématique est omniprésente et reflète un moment de réflexion collective. Les films questionnent ce que nous lèguent les générations passées et ce que nous souhaitons transmettre. Par exemple, «Die Hinterlassenschaft des Bruno Stefanini» interroge l’héritage matériel et moral d’une génération ayant accumulé des richesses dans un monde en mutation. D’autres œuvres utilisent des métaphores fortes, comme les bombes non explosées de la Seconde Guerre mondiale ou les retours à Srebrenica, pour explorer les répercussions des conflits passés. Ces films ne se contentent pas d’une nostalgie du passé, mais cherchent à donner un sens à l’héritage pour mieux envisager l’avenir. Cette tendance, fascinante dans sa diversité, traverse de nombreuses œuvres cette année.

Et les tensions familiales autour de la succession?

Ce thème est aussi très actuel. Il dépasse l’aspect financier pour interroger ce que nous voulons transmettre. Par exemple, «Bagger Drama» de Piet Baumgartner suit une famille où, après la mort de la fille, le fils doit choisir entre reprendre l’entreprise familiale ou partir à l’étranger. Ce film aborde aussi le coming out, l’acceptation de soi et les fragilités familiales derrière une façade stable. Il pose la question : qu’est-ce qui est réellement acquis, et que voulons-nous préserver ou changer pour l’avenir ? Dans un autre registre, «Immortals» de Maja Tschumi explore la jeunesse de Bagdad, confrontée à un héritage de privation de liberté. Les jeunes doivent décider s’ils suivent les attentes familiales ou cherchent une nouvelle voie.

Qu’est-ce qui distingue la jeune génération représentée cette année?

Une sensibilité accrue pour des thématiques comme la santé mentale, très présente cette année. Contrairement au cinéma militant d’autrefois, qui apportait des réponses, le cinéma actuel pose des questions et invite à la réflexion, explorant les nuances et les silences. Par exemple, «Bilder im Kopf» d’Eleonora Camizzi aborde la bipolarité de son père avec profondeur et générosité, ouvrant sur des questions universelles. Ce contraste avec des œuvres parfois trop autoréflexives souligne l’engagement et la maturité des jeunes cinéastes face à un monde complexe.

Pourquoi avoir choisi de mettre en avant les paysages jurassiens dans votre programme? Est-ce une manière aussi de redéfinir l’identité visuelle du cinéma suisse?

En partie, oui. L’idée est née lors d’une promenade, en réfléchissant à une rétrospective pour les 60 ans des Journées de Soleure. Le Jura a marqué le cinéma suisse et francophone dans des genres variés comme le western, le thriller ou la science-fiction. Aujourd’hui, les lieux deviennent des protagonistes centraux, comme dans de nombreuses séries. Mettre en lumière le Jura, ce n’est pas seulement valoriser un décor, mais célébrer son rôle dans l’atmosphère et l’identité du cinéma suisse.

Quels échanges ou collaborations espérez-vous des rencontres entre plateformes de streaming et professionnels organisées aux Journées de Soleure?

Ces rencontres sont conçues pour favoriser des échanges concrets et ciblés. Les plateformes, encore prudentes face à leurs nouvelles obligations d’investissement, préfèrent éviter les discussions générales où elles pourraient être submergées de propositions. C’est pourquoi nous avons opté pour un format de rencontres one-to-one. Après une présentation générale, un certain nombre de rencontres seront organisées entre les boîtes de production inscrites et les plateformes, pour des discussions approfondies en tête-à-tête. L’objectif est de créer un cadre structuré et productif, offrant aux producteur·trice·s une réelle opportunité de dialogue et de collaboration stratégique avec les plateformes. Ce format rapproche les besoins des deux parties et renforce le rôle des Journées de Soleure comme espace de mise en relation.

La promotion du cinéma suisse en Suisse est un enjeu majeur, notamment avec les fonds débloqués pour Swiss Films. Pourquoi est-ce si difficile, selon vous, de toucher un large public suisse avec le cinéma national ?

Je pense qu’il y a encore beaucoup de clichés autour du cinéma suisse : qu’il est ennuyeux, difficile, voire élitiste. Ce travail de déconstruction est constant. Il faut aussi encourager les collaborations entre les régions linguistiques et créer des ponts entre les cultures. Ce n’est pas simple de faire circuler un film francophone ou italophone en Suisse alémanique, ou vice versa, mais quand cela fonctionne, cela montre toute la richesse de notre diversité. Cela nécessite un effort coordonné, avec le soutien des médias, des institutions et des associations. Les films doivent être insérés dans un contexte social plus large, suscitant des débats et des échanges. Le cinéma suisse a cette capacité de parler de notre identité complexe en tant que confédération. Ce travail est immense, mais je reste optimiste sur les progrès possibles.

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