La distribution, trait d’union  entre production et public
« Bagger Drama », de Piet Baumgartner est distribué par Filmcoopi. ©️ Dschoint Ventschr

La distribution, trait d’union entre production et public

Teresa Vena 3 avril 2026

La distribution associe des tâches logistiques et créatives, joue un rôle central dans l’exploitation d’un film et occupe une position charnière entre la production et les salles. Elle implique aussi souvent un risque financier considérable.

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Le métier de distributeur·trice est né pour organiser les relations commerciales entre les productions cinématographiques et les exploitant·e·s de salles. Avec le passage du cinéma ambulant aux salles permanentes, les besoins ont évolué : il ne suffisait plus de se procurer une bobine et de la projeter tant qu’elle restait exploitable. L’offre devait se diversifier. Les exploitants se sont d’abord échangé des bobines, avant que les distributeurs n’assument progressivement ce rôle de médiation. L’histoire de la distribution est ainsi presque aussi ancienne que celle du cinéma lui-même.

Il n’existe à ce jour pas de formation spécifique : on apprend le métier « sur le tas ». Il requiert un large éventail de compétences, parfois réunies chez une seule et même personne. Même les professionnel·le·s du secteur sous-estiment parfois l’ampleur de cette activité difficile à quantifier.

Un flair pour les bons projets

Le travail d’un·e distributeur·trice commence par la sélection des films, qui arrivent par des voies très diverses. « Nous examinons certains projets dès le stade du scénario », explique Corinne Rossi, directrice de Praesens. Cela vaut aussi bien pour les productions suisses que pour les projets étrangers. Obtenir les droits à un stade précoce permet aux distributeurs de se positionner face à une forte concurrence locale et internationale.

Corinne Rossi repère des projets à différents stades de leur développement sur les marchés du film de Cannes, Berlin, Venise ou Toronto, mais aussi dans ses échanges avec des sociétés de production établies. Le catalogue de Praesens comprend aussi les films produits par l’entreprise elle-même. Ascot Elite suit un principe similaire, tandis que Dschoint Ventschr assume lui aussi de plus en plus souvent un double rôle de producteur et de distributeur.

Ce cumul d’activités crée des synergies, mais contribue aussi à préciser le profil des entreprises. Ascot Elite et Praesens représentent en Suisse de nombreuses grandes productions étrangères : surtout venues des États-Unis pour Ascot Elite, tandis que Praesens adopte un spectre plus large et fait preuve d’un bon flair pour les films allemands. Dschoint Ventschr, de son côté, se consacre avant tout au cinéma d’auteur suisse.

Pour un distributeur, un profil aussi clair que possible est essentiel, tant sur le marché national qu’international. Trigon-film, par exemple, se consacre exclusivement aux productions issues de régions non occidentales. « La concurrence dans ce domaine s’est nettement intensifiée ces dernières années », explique Meret Ruggle, codirectrice. Des pays comme la Corée du Sud, le Japon ou l’Iran sont aujourd’hui très présents dans les festivals et touchent un public toujours plus large. Selon elle, l’intérêt croissant pour les films extra-européens s’explique aussi par le fait qu’ils disposent désormais presque toujours d’un partenaire de coproduction européen. Ils peuvent ainsi bénéficier de programmes de soutien à la distribution visant à encourager la diversité du cinéma européen, notamment via MEDIA Desk Suisse.

Trigon acquiert en règle générale les droits de distribution pour la Suisse. Pour des films plus anciens ou des classiques, l’exploitation peut aussi s’étendre à l’Allemagne et à l’Autriche, le plus souvent faute d’intérêt dans ces pays. Chez Ascot Elite, l’étendue territoriale dépend des négociations. Praesens, en revanche, acquiert rarement des droits au-delà de la Suisse, sauf dans le cas de coproductions. Le territoire couvert détermine le montant des licences. Les contrats conclus entre distributeur et société de production fixent également la durée des droits, qui peut s’étendre sur plusieurs décennies. La licence versée par le distributeur couvre une partie des coûts de production. Lorsqu’un accord est conclu avant l’achèvement du film, il peut même jouer un rôle décisif dans son financement.

À chaque film sa stratégie

Le distributeur élabore, en collaboration avec la production, une stratégie d’exploitation adaptée à chaque film, qui s’accompagne d’un important matériel promotionnel. Pour les films étrangers, tout doit être adapté au marché helvétique. Les productions suisses, elles, nécessitent une traduction du matériel en trois langues, et certains visuels sont parfois modifiés selon les régions. Les titres peuvent varier, tout comme les dates de sortie. Dans le cas des productions étrangères, les distributeurs suisses dépendent toutefois des calendriers de sortie en France, en Allemagne et en Italie : un film ne peut en principe pas sortir en Suisse avant ces pays voisins. « Cela présente aussi des avantages, souligne Corinne Rossi. Nous pouvons par exemple bénéficier de la couverture médiatique étrangère ou de versions linguistiques et de sous-titres déjà disponibles. »

Trouver la bonne date de sortie est un exercice délicat, sur lequel distribution et production ne sont pas toujours d’accord. Alors que le distributeur doit tenir compte de plusieurs films à la fois, la société de production se concentre généralement sur la sortie de quelques projets. Des divergences peuvent aussi apparaître quant à l’ampleur de la stratégie d’exploitation. C’est pourquoi Samir préfère assurer lui-même la distribution de certains films issus de sa production : « Nous commençons le travail de promotion bien avant l’achèvement du film. Outre une campagne de sortie classique, les œuvres abordant des thèmes civiques complexes nécessitent des actions sur les réseaux sociaux ainsi qu’un travail de sensibilisation auprès d’organisations politiques. Cela représente un effort considérable, car il faut constituer pour chaque film les réseaux nécessaires. Aujourd’hui, les n’assument plus ce type de travail. »

Gregor Frei, de Mythenfilm, en a fait l’expérience : pour le documentaire « Asphalte Public » (2025), il avait assuré lui-même la distribution en plus de la production. « Avec un tel sujet de niche, il était difficile de trouver des diffuseurs au-delà du cadre régional. Nous avons donc organisé de nombreux événements et accordé aux lieux d’accueil des conditions très avantageuses. » Dans ce contexte, le travail de la production est comparable à celui d’un distributeur externe, sauf qu’il n’est plus nécessaire de partager les recettes.

Le rôle indispensable du distributeur

Il existe de bonnes raisons de ne pas se passer d’un distributeur. La situation devient par exemple nettement plus complexe pour les salles lorsqu’un film n’a pas de distributeur en Suisse ou lorsque les droits ont expiré. Les copies doivent alors être importées et ne peuvent être projetées que vingt fois dans un délai limité. Toute cette coordination incombe aux exploitants de salles. Le manque de distributeurs explique aussi pourquoi peu de courts métrages trouvent leur place au cinéma. « Nous travaillons avec des distributeurs étrangers qui s’adressent surtout aux festivals et à différentes plateformes », explique la productrice Ursula Ulmi, spécialisée dans ce domaine.

Les petites salles indépendantes reconnaissent elles aussi la valeur du distributeur. « Ils connaissent bien le milieu, explique Martina Amrein, codirectrice du Kino Rex à Berne, et savent comment gérer la concurrence sur un même territoire. » Pour elle, les distributeurs assument un travail logistique important et un effort de promotion considérable, que les salles ne pourraient pas prendre en charge elles-mêmes. Yann Petignat, responsable de la programmation du Ciné2520 à La Neuveville, évoque lui aussi des relations globalement collégiales avec les distributeurs, quelle que soit leur taille. Par rapport aux grandes villes de la région, La Neuveville doit parfois faire des compromis dans le choix des films. Yann Petignat contourne la difficulté en programmant certains titres quelques semaines après leur sortie. Pour d’autres petites salles, cette coordination peut être plus complexe. Les distributeurs jouent alors un rôle de médiation, même s’ils défendent le plus souvent les intérêts des grandes chaînes de cinéma.

Le distributeur avance les coûts liés à la production du matériel promotionnel et des copies. Il doit ensuite les couvrir grâce aux recettes en salle et aux locations versées par les cinémas. Ce n’est qu’ensuite que les recettes sont partagées avec le producteur. Si un film ne trouve pas son public en salle, le distributeur est généralement le premier à en supporter les conséquences, davantage que le producteur ou l’exploitant.

Une aide financière à la distribution est prévue par les fonds régionaux ainsi que par l’Office fédéral de la culture. Les exploitations particulièrement réussies sont notamment récompensées par une prime (voir notre entretien avec Matthias Bürcher de l’OFC). Suissimage a récemment lancé une mesure visant à indemniser les personnes directement impliquées dans la production qui assurent le travail de promotion sur le marché suisse. Roger Kaufmann, d’Ascot Elite, s’en félicite : « La plupart du temps, nous pouvons seulement rembourser les frais ; verser une véritable rétribution est difficile. »

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