Alors que l’Office fédéral de la culture poursuit ses réflexions pour optimiser le soutien au cinéma suisse en collaboration avec le secteur, la question d’un financement alternatif devient incontournable. Exemples de nouveaux modèles et perspectives.
Lors du dernier Locarno Film Festival, la présentation des résultats et des premières recommandations de l’étude « Évolution de l’encouragement du cinéma », réalisée par Goldmedia pour l’Office fédéral de la culture (OFC), était très attendue. Menée en collaboration avec un comité consultatif de la branche, cette analyse vise à proposer une refonte des mécanismes de financement pour mieux répondre aux évolutions du cinéma.
L’étude a révélé des disparités notables : en 2022, la Suisse a investi 0,88 million d’euros par film, bien en deçà des 1,55 million d’euros investis par la Belgique. La part de marché des films suisses n’est que de 5 %, contre 14 % en Belgique et 30 % au Danemark. Bien que le nombre de sorties de films suisses soit élevé (97 en 2022, dont 66 % de documentaires), les productions nationales ont du mal à séduire un large public.
Juliane Müller, directrice générale de Goldmedia, a souligné plusieurs faiblesses du système : un public restreint face à une offre abondante, ce qui dilue les fonds disponibles, ainsi que des problèmes de transparence dans le processus de sélection et des liens personnels entre les acteurs du secteur. Les budgets alloués à la promotion de l’investissement dans la cinématographie en Suisse (PICS) et à Succès Cinéma sont jugés insuffisants par les professionnel·le·s interrogé·e·s. L’étude recommande donc d’envisager une augmentation des dotations ou de rechercher d’autres formes de soutien, par exemple au Secrétariat d’État à l’économie (SECO). Goldmedia questionne également la nécessité de réviser partiellement ou de transformer complètement le système d’encouragement. La décision reviendra à nos institutions, en consultation continue avec la branche. Carine Bachmann, directrice de l’OFC, a déclaré lors de la présentation : « Nous devrons trouver de nouvelles sources de financement. L’obligation d’investissement est une chose, mais elle ne se met pas en place du jour au lendemain. » La publication complète de l’étude à l’automne 2024, suivie de discussions avec les acteurs du secteur, sera déterminante pour définir les orientations futures et préparer les modalités du régime d’encouragement du cinéma pour 2026-2028. L’ensemble sera officiellement présenté lors des prochaines Journées de Soleure. Sur le terrain, de nombreux acteurs explorent déjà d’autres pistes.
L’histoire de l’art regorge d’exemples de personnages fortunés – princes, papes, reines, entrepreneurs – qui ont joué le rôle de mécènes. C’est ce qui a permis à des œuvres essentielles de voir le jour au fil des siècles, en peinture et en architecture comme en musique ou en littérature : l’empereur Auguste a soutenu Virgile et Horace, les Médicis ont financé la Renaissance italienne, Richard Wagner a pu créer ses opéras grâce à Louis II de Bavière. Finalement, c’est largement au public qu’ont profité ces œuvres.
Dans le domaine du cinéma, on peut difficilement partir du principe d’un retour sur investissement. Le succès d’un film étant notoirement difficile à prévoir, il s’agit d’investissements à haut risque. C’est néanmoins ce que doivent escompter les sociétés de production qui financent leurs films par l’intermédiaire d’un réseau d’investisseurs.
En Suisse, Silver Reel et Orisono font partie des entreprises qui relèvent ce défi en produisant films et séries qui pour différentes raisons ne peuvent pas être financés par les deniers publics. Parfois, la volonté de miser sur des moyens privés est entièrement délibérée. Leurs projets à caractère international doivent atteindre un public le plus large possible, et donc remplir certaines caractéristiques spécifiques au marché.
On le voit aux films produits ou coproduits par le trio Karl Spoerri, Viviana Vezzani et Tobias Gutzwiller, de Zurich Avenue, dont « Thelma », de Josh Margolin, présenté cette année en première européenne au Zurich Film Festival, et « Switzerland », d’Anton Corbijn, en cours de production. Zurich Avenue fait également du conseil en placement pour le fonds SPG3 basé dans le paradis fiscal de Guernesey, qui investit des actifs pour le compte de particuliers fortunés. Parmi sa clientèle se trouve Georges Kern, directeur de l’entreprise suisse de produits de luxe Breitling. C’est à lui que l’on doit « Mon chien stupide », une adaptation du roman éponyme de l’auteur américain John Fante. C’est lui qui avait convaincu le réalisateur français Yvan Attal d’en prendre les rênes. Attal avait transposé l’histoire à Paris, et avait tenu le rôle principal du film avec sa partenaire, Charlotte Gainsbourg. Dans une interview accordée à Blick, Kern affirme que si le succès financier du film lui importait certes, il souhaitait surtout produire une œuvre « de grande qualité ». Depuis sa sortie en 2019, le film a généré 4 millions d’entrées de par le monde pour un coût de 9 millions d’euros. Il est difficile pour les films purement suisses de se mesurer à des projets de ce calibre et d’attirer les investissements.
Le film suisse « Mad Heidi » illustre enfin comment un projet cinématographique peut émerger grâce à l’engagement d’une large communauté (lire l’interview ci-après). Lancé en 2017 et présenté en première au Brussels International Fantastic Film Festival en 2022, il a été d’abord bénéficié d’un financement participatif, puis d’un crowdinvesting, permettant aux contributeur·rice·s d’investir et de partager les bénéfices. Ce modèle, soutenu par une stratégie solide dès le début, pourrait en devenir un pour les petites productions, selon Valentin Greutert, l’un des producteurs ayant présenté ce projet au dernier Locarno Film Festival. Il a permis de lever 2 millions de francs suisses auprès de 538 investisseurs de 19 pays. Le film a également été vendu directement sur leur site pendant les deux premiers mois, évitant les distributeurs et maximisant les profits. Valentin Greutert souligne enfin l’importance de la vente directe, car le réalisateur ne gagne qu’environ 20 centimes par visionnage sur Amazon, contre environ 9,20 francs en passant par son site.
“Nous devrons trouver de nouvelles sources de financement. L’obligation d’investissement est une chose, mais elle ne se met pas en place du jour au lendemain.
” Carine Bachmann, directrice de l’OFC
Au-delà de nos frontières
Pour rendre les projets suisses plus attractifs, il faut offrir des conditions favorables aux investisseurs, même si le succès sur le marché n’est pas garanti. Comme en Belgique ou en Italie, notamment, qui semblent y parvenir grâce à un système d’allègements fiscaux.
Lors de la table ronde « Independent Film Production in Europe – Private and Alternative Funding » à Locarno, plusieurs acteurs internationaux ont aussi exposé des moyens de financement alternatifs, souvent éloignés des pratiques suisses, mais pouvant servir de modèles. Elisa Alvares, fondatrice de Jacaranda à Londres, a présenté les slate deals, un modèle de financement simultané de plusieurs films par des partenariats. Ce dernier permet de répartir les risques et d’optimiser les retours grâce à un portefeuille diversifié. Jacaranda a participé à des transactions d’une valeur de plus de 250 millions de dollars à ce jour avec de grands studios américains ainsi qu’avec des indépendants en Amérique du Nord, en Europe et en Amérique latine. De son côté, la société Critical Mass Films, fondée par Danielle DiGiacomo, propose une approche axée sur le financement du marketing et des services de distribution pour des films en phase finale de production, avant même qu’ils n’aient trouvé un distributeur. Ce modèle cherche à combler les lacunes du marché en planifiant la distribution dès le début, plutôt que de devoir attendre un acheteur lors des festivals. Critical Mass Films réinterprète également le sigle P&A (Prints and Advertising) en Partnerships and Advertising pour accroître les revenus grâce à des partenariats avec des éditeurs, des maisons de disque, et d’autres acteurs du marché.
Enfin, Alexandra Lebret, directrice générale de l’European Producers Club (lire aussi ci-après), a souligné l’attrait croissant des séries télévisées pour les investisseurs et a mentionné le programme MediaInvest, doté de 400 millions d’euros. Ce programme encourage l’investissement privé dans le cinéma européen en offrant des garanties contre les pertes potentielles. Dans ce modèle, les sociétés de l’audiovisuel se tournent vers des intermédiaires (banques, Institut pour le financement du cinéma et des industries culturelles en France [IFCIC]), qui doivent faire une demande puis être sélectionnés pour bénéficier de cet instrument de garantie géré par le Fonds européen d’investissement (FEI). « L’Union européenne tente de convaincre de plus en plus d’entités privées d’investir dans des fonds bénéficiant de la garantie du FEI, afin que les sociétés de l’audiovisuel puissent obtenir des prêts bancaires auxquels elles n’ont normalement pas accès, les banques étant sceptiques quant à leur modèle économique », explique Corinna Marschall, directrice de MEDIA Desk Suisse. Malheureusement, cet instrument reste inaccessible pour les pays ne participant pas à Europe Créative, dont le nôtre.