L’arbitraire de la presse
Dans son dernier film, Hong Sang-soo dresse un tableau désabusé de l’état de la critique cinématographique, et plus largement de la crise des médias.
Adrien Kuenzy et Teresa Vena 10 juin 2025
À la suite des dernières communications de la section Cinéma concernant la situation actuelle de l'Office fédéral de la culture, nous avons recueilli les réactions du secteur. La compilation suivante ne prétend pas être exhaustive.
La newsletter de l’Office fédéral de la culture parue en avril, combinée à la présentation préalable de quelques nouvelles priorités pour l'avenir du soutien au cinéma, a suscité une série de réactions contrastées au sein de la branche, oscillant entre compréhension et inquiétude face aux réductions annoncées.
Pour l’AROPA, via ses deux coprésident·e·s Flavia Zanon et Max Karli, les annonces budgétaires, bien que présentées avec une volonté de transparence, posent une question de fond: «Derrière les ajustements techniques évoqués, ce sont des signaux préoccupants qui s’accumulent pour la création cinématographique.» L’association insiste sur le rôle central des aides sélectives, qui «ne peuvent être réduites sans conséquences», et appelle à défendre le cinéma non seulement symboliquement, mais aussi concrètement: «Défendre le cinéma, ce n’est pas seulement le célébrer — c’est lui donner les moyens d’exister pleinement, à toutes les étapes.»
Même tonalité du côté du Syndicat suisse du film et de la vidéo (SSFV), où sa présidente Chantal Bolzern rappelle que «la culture est essentielle au bon fonctionnement du système» et s’oppose à de nouvelles coupes: «Nous avons donc demandé, dans notre prise de position dans le cadre de la procédure de consultation sur le paquet de mesures d'allègement budgétaire 2027, que l'on renonce en particulier à de nouvelles coupes dans le domaine culturel.»
Christian Jungen, directeur artistique du Zurich Film Festival, plaide lui aussi pour un engagement clair en faveur du maintien d’un système de soutien au cinéma intact et fonctionnel: «Économiser est toujours désagréable et douloureux. La Suisse dispose d’un système de subvention bien équilibré dans le domaine du cinéma. Il est désormais essentiel que tous les acteur·trice·s fassent preuve de solidarité et que les mesures ou les intérêts particuliers urgents ne nous divisent pas — sans quoi le septième art, dans son ensemble, en pâtira.»
“La culture est essentielle au bon fonctionnement du système.”Chantal Bolzern, présidente du SSFV
L'OFC n'est pas seul responsable du maintien du soutien au cinéma en Suisse. Il est plus important que jamais que les décideurs se rapprochent: «Les mesures d'économie ne sont pas faciles à communiquer et encore plus difficiles à mettre en œuvre. L'OFC fait preuve d'une grande transparence et cherche des solutions. Les moyens existants doivent être utilisés de manière aussi efficace que possible, c'est pourquoi nous soutenons également l'objectif de l'OFC de renforcer la coordination entre les institutions de promotion du cinéma en Suisse», déclare Sven Wälti, responsable Film à la SSR.
Hercli Bundi, directeur général de la Zürcher Filmstiftung, partage cet avis: «La fondation ne peut pas soulager l'OFC. Notre budget est régulièrement épuisé, sans capacité à compenser pour d’autres. Nous (et j'entends par là tou acteur·trice·s du secteur) devons veiller avec l'OFC à ce que la situation tendue ne dégénère pas.»
Le Locarno Film Festival réagit lui aussi avec sensibilité aux coupes budgétaires, mais son directeur artistique, Giona A. Nazzaro, se montre pour l’instant confiant: il ne prévoit pas d’impact sur la collaboration du festival avec les productions suisses. Il souligne néanmoins que si des évolutions dans le secteur sont inévitables, une telle collaboration fructueuse avec les cinéastes suisses repose sur certaines conditions: «la préservation de l’unicité de l’écosystème culturel du cinéma suisse, la promotion de la coopération entre ses nombreux acteur·trice·s aux profils variés, la défense de l’intégrité créative des artistes, ainsi que leur volonté – et leur nécessité – de continuer à explorer de nouvelles formes d’expression.» Et d’ajouter: «Nous sommes ouverts à un dialogue constructif et nous engageons à soutenir les initiatives qui renforceront la visibilité et la diversité du cinéma suisse, aujourd’hui comme demain.»
La réduction des moyens pour les commissions d’experts suscite une vive inquiétude. Stéphane Morey, secrétaire général de Cinéforom, exprime une empathie mesurée: «Il n’existe pas de bonne solution — chaque choix a un coût humain. Travailler dix heures par jour sur Teams, en trois langues, me semble intenable.» Il souligne que cette pression structurelle nuit à la qualité de traitement des dossiers et que «cela ne fait que souligner la nécessité d’un financement plus solide, que nous devons défendre collectivement.»
Dans sa prise de position début mai, l'ARF/FDS s'est également clairement prononcée contre cette approche concernant les réunions de commission en ligne: «Aux yeux de l'ARF/FDS, la baisse de qualité induite par de telles mesures est sans commune mesure avec les faibles économies financières ainsi réalisées.»
“La fondation ne peut pas soulager l'OFC. Notre budget est régulièrement épuisé, sans capacité à compenser pour d’autres. ”Hercli Bundi, directeur de la Zürcher Filmstiftung
«Nous comprenons les réactions du secteur et tenons à souligner que l'information a été communiquée dans la newsletter afin d'assurer une transparence maximale. Les deux piliers budgétaires de l'aide au cinéma doivent être clairement distingués l'un de l'autre. Les coupes ont été effectuées dans le crédit administratif et non dans le crédit d'aide. Elles ont été décidées à court terme par le Parlement et mises en œuvre par l'OFC avec la prudence nécessaire et dans les délais impartis. En ce qui concerne les changements dans le déroulement futur des réunions de la commission, nous sommes en contact étroit avec ses membres. Les premières réunions hybrides ont déjà eu lieu. Même dans ces conditions, nous garantissons un déroulement fluide et professionnel dans l'intérêt des requérant·e·s. L'évaluation de la consultation de la branche sur les nouveaux concepts de l'encouragement au cinéma est actuellement en cours. Étant donné que les concepts sont basés sur les nombreuses discussions menées avec les représentant·e·s de la branche, le temps alloué à la consultation ne nous semble pas trop court. Nous pensons que la coopération est plus que jamais nécessaire. Tant entre l'OFC et la branche cinématographique qu'au sein même de la branche cinématographique.»
Elena Pedrazzoli, présidente du GARP, met en garde contre les effets cumulés de la hausse des coûts: «Nous devons faire des économies, donc aucun nouveau format ou genre ne doit être accueilli sans financement supplémentaire. D'autant plus que pour l'aide sélective, l'augmentation des honoraires des technicien·ne·s, des acteur·trice·s et des auteur·trice·s, le renchérissement, des nouvelles obligations etc. ont déjà entraîné une réduction de facto des budgets. Pour les formats innovants (VR, XR, games, etc.), nous pensons qu'une expertise séparée est également nécessaire.»
Hercli Bundi partage cette position: «Nous devons nous interroger sur la manière de financer notre croissance. L’intégration de nouvelles missions dans les films — durabilité, réflexion sur la diffusion, salaires adaptés — fait partie de cette croissance, avec sa complexité et sa responsabilité accrues.» Il est convaincu qu’il est impératif de trouver des sources de financement alternatives, et que la force économique et la création de valeur de l’industrie cinématographique doivent être pleinement exploitées et optimisées, notamment par le biais des nombreux réseaux régionaux d’associations et de commissions du film déjà actifs. «Il faut donc que les choses changent! Ce dont nous avons besoin de toute urgence, c’est de plus de soutien, d’une image forte et confiante. Nous devons aussi démontrer les retombées économiques de notre secteur. Il nous faut de nouveaux partenariats et des incitations pour développer d’autres sources de financement. Sans cela, la croissance ne pourra pas se déployer», conclut Hercli Bundi.
Plus de moyens sont nécessaires. Début mars, un groupe d’associations — GARP, GSFA, Fonction:Cinéma, SFP, IG, l’Association romande de la production audiovisuelle et ARF/FDS — a adressé une lettre (dont nous avons pu consulter le contenu) à la directrice de l’Office fédéral de la culture, Carine Bachmann, pour réclamer une augmentation du budget de soutien à la production cinématographique. Face à la hausse générale des coûts et aux exigences croissantes liées à la prévention des abus sur les lieux de tournage ou aux conditions de production écologiques, le montant alloué au soutien devrait, selon eux, être relevé d’au moins 20 %. Une lettre similaire avait été envoyée dès février à la conseillère fédérale Elisabeth Baume-Schneider. Cette dernière et Carinne Bachmann ont dû décevoir les initiateur·trice·s: il n'y a rien à faire contre les restrictions budgétaires – leurs réponses écrites nous ont aussi été communiquées. Même l’actuel regain de dynamisme que connaît le cinéma suisse, tant à l’international (comme à Cannes 2024) qu’au niveau national (avec une part de marché de 9 %), n’aura rien changé.
L’ARF/FDS accueille avec scepticisme les nouvelles orientations que souhaite prendre la politique de soutien au cinéma, craignant que l’argent soit encore moins bien investi là où il est réellement nécessaire. Ce sont surtout les productions d’auteur indépendantes et à visée artistique qui apparaissent menacées. Les investissements issus de la «Lex Netflix», par exemple, bénéficieraient en priorité aux formats sériels. L’ouverture prévue du soutien à une plus grande diversité de formats — séries, séries documentaires — ainsi que la priorisation de certains genres (films familiaux) et de productions à fort potentiel public risquent de grever encore davantage les budgets publics. La suppression envisagée des deuxièmes soumissions de dossier favoriserait en outre les entreprises de production expérimentées et bien établies, au détriment des structures émergentes. Enfin, le problème de fond reste non résolu: certaines productions commerciales génèrent des bénéfices considérables grâce aux fonds publics, qui sont ensuite privatisés. L’ARF/FDS cite en exemple la société Zodiac, qui a produit entre autres Heidi, avec 40 millions de chiffre d’affaires en Asie.
Hercli Bundi s'exprime à ce sujet: «Nous ne pouvons pas non plus essayer de ne promouvoir que les «bons» films lorsqu'il y a trop peu d'argent. Nous devons continuer à accepter qu'une partie des films ne touche pas le public cible sur le plan artistique ou commercial, car dans tous les secteurs, on développe plus que ce qui finit par s'imposer.»
Côté perspectives, les acteurs soulignent les enjeux à venir. Stéphane Morey salue «la clarté de leur position» sur l’attention portée aux films à potentiel public, tout en avertissant: «La consultation au sujet de l'ordonnance sur l'encouragement du cinéma (OECin) et des régimes d'encouragement du cinéma 26-28 est très courte, et donner son avis ne garantit pas qu’il ait un effet concret.»