Quelle est la mission de Let's Doc! et comment ce projet soutient-il le cinéma documentaire en Suisse?
Avec Let’s Doc! et d’autres initiatives de Ciné-Doc, notre mission est de renforcer la diffusion et la visibilité du cinéma documentaire en Suisse, notamment dans les régions éloignées des grandes villes et auprès des publics moins exposés à l’offre culturelle. Pour sa deuxième édition en novembre 2024, Let’s Doc! s’étend à plus de 140 lieux partenaires à travers le pays, avec plus de 300 séances prévues. Cela offre une précieuse opportunité aux distributeur·rice·s, producteur·rice·s et cinéastes de présenter leurs œuvres et d’aller à la rencontre du public. L’originalité du projet réside dans la diversité des lieux de diffusion : outre les salles de cinéma, nous collaborons avec des bibliothèques, maisons de quartier, musées, églises, institutions sociales, centres de santé et même des prisons. C’est un écosystème unique que nous tissons année après année pour soutenir et promouvoir le documentaire en Suisse.
Le choix des lieux et partenaires de projection semble varié à travers la Suisse. Quels critères ou influences guident ces sélections?
Let’s Doc! est un projet collaboratif et inclusif : tout lieu ou groupe peut organiser une projection. Pour les deux premières éditions, notre équipe a démarché de nombreux lieux et institutions afin d’établir ce réseau national inédit. Si notre expertise nous a guidé·e·s, le choix des partenaires a évolué de manière empirique. La première année a été marquée par une approche large, que nous avons affinée cette année en fonction des retours et des résultats du projet pilote. Nous avions, par exemple, beaucoup d’attentes auprès des musées avec une sélection de films sur l’art, mais l’intérêt a été moindre. En revanche, les bibliothèques, institutions socio-culturelles et même certaines prisons ont manifesté un réel enthousiasme – ces dernières séances étant, bien entendu, fermées au public.
Les discussions après les projections sont centrales à Let’s Doc!. Quel est l’impact de ces échanges pour le public?
Le documentaire, en combinant élan créatif et regard sur le monde, permet au public de vivre une réalité par l’émotion avant d’échanger avec les cinéastes ou des invité·e·s lié·e·s au thème du film. Les séances les plus marquantes sont celles où le dialogue dépasse le simple Q&A pour devenir un véritable échange, nourri par les témoignages du public. L’émotion est au cœur de ces rencontres, particulièrement en prison, où l’idée d’ouverture et de liberté prend un sens unique. Quitter les lieux, refermer la porte et laisser les détenu·e·s entre quatre murs reste une expérience à part.
Quelles sont les principales difficultés pour organiser un événement national aussi décentralisé?
La décentralisation rend l’organisation bien plus complexe. Let’s Doc! n’est pas un festival concentré sur un site unique, mais une manifestation éclatée aux quatre coins de la Suisse, souvent dans des petites villes et villages. Passer d’une projection à Lavin, dans les Grisons, à une autre à Genève prend bien plus que 15 minutes ! Nous avons donc une petite équipe répartie dans les différentes régions pour coordonner cet événement. Notre principale difficulté reste toutefois le budget. Avec un peu plus de 100 000 francs pour plus de 140 lieux partenaires, ce projet semble impossible sur le papier. Et pourtant, nous avons relevé le défi, grâce à l’engagement des lieux de diffusion et de notre équipe. Malgré le soutien des projets de transformation, l’absence de financement de l’Office fédéral de la culture nous freine. Pour répondre aux nouveaux modes de diffusion et encourager la médiation et l’accessibilité, il est essentiel de revoir les modèles de financement. Une réflexion stratégique sur ce sujet devient indispensable.
Comment choisissez-vous les films à l'affiche et quelles thématiques mettez-vous en avant cette année?
Nous n’avons pas de ligne thématique stricte : notre catalogue rassemble une trentaine de films, reflétant la diversité de la création documentaire et les préoccupations actuelles des cinéastes, incluant des sorties récentes et quelques reprises. Ce catalogue est proposé aux lieux partenaires, qui ont également la liberté de choisir des films hors catalogue. C’est ainsi que nous avons finalement plus de 100 films au programme, certains projetés une seule fois.
Le programme de médiation touche divers publics, notamment en milieu scolaire et carcéral. Quels retours observez-vous?
Les établissements pénitentiaires apprécient notre formule clé en main – film, invité et modération – qui offre aux détenu·e·s un accès rare à la culture et à des rencontres extérieures. Pour les scolaires, nous collaborons avec Cinéculture, La Lanterne Magique, et d’autres partenaires afin de ne pas concurrencer les initiatives existantes. Nous développons aussi des offres pour les seniors, dans les centres d’accueil de jour, et pour les demandeur·euse·s d’asile dans les foyers et cours de français, bien que le budget limite ces initiatives.
Pourquoi avez-vous opté pour un festival sans compétition ni prix?
Let’s Doc! n’est pas un festival et ne repose pas sur la compétition. Notre mission est de défendre tous les films du programme sans les mettre en concurrence. Les cinéastes bénéficient ici d’une visibilité différente, qui ne dépend pas de récompenses.
Quelles sont vos ambitions pour Let's Doc!? Avez-vous des inquiétudes face à la multiplication des événements culturels?
La multiplication des événements concerne surtout les grandes villes, où nous collaborons avec d’autres festivals pour valoriser les offres existantes. En revanche, dans les petites villes et villages, la demande reste forte. À part les questions budgétaires qui fragilisent le projet et nécessitent une recherche constante de financements, nous n’avons aucune inquiétude pour l’avenir. Le potentiel de développement est immense : avec 105 lieux partenaires lors du premier pilote et 140 à 150 cette année, les chiffres parlent d’eux-mêmes. La diffusion des documentaires a un bel avenir, et nous sommes plus motivé·e·s que jamais !