Une fréquentation en baisse, mais des films nationaux qui résistent
Après le rebond des années post-pandémie, les cinémas suisses enregistrent en 2025 un léger recul de la fréquentation. En cause notamment: un calendrier hollywoodien moins fourni.
Adrien Kuenzy 24 juillet 2026
Après huit ans au Forum des images à Paris, Fabien Gaffez pilote désormais la renaissance du Plaza à Genève. Alors que la réouverture du cinéma est prévue début 2027, il revient sur sa conception de la pop culture et de la place du cinéma face aux nouvelles pratiques culturelles.
La patience, déjà. Pour moi, il existe déjà en grande partie, puisqu’il faut structurer et adapter un projet que j’ai pensé à partir du lieu. Et surtout, je découvre quelque chose d’assez fascinant : j’ai déjà travaillé dans d’autres institutions, mais jamais je n’avais participé à l’ouverture complète d’un lieu. Réfléchir à la destination de chaque espace, penser dans les moindres détails ce que va être cette salle, c’est à la fois un vertige et quelque chose de très stimulant.
Attention à l’idée de moyens hors normes. Les moyens restent dans les normes. Nous avons un budget contraint et précis. La vraie liberté, c’est de pouvoir se concentrer avant tout sur le projet. Quant à la pression, elle n’est pas extérieure. C’est plutôt nous-mêmes qui nous la mettons. Ce qui me motive, c’est de montrer qu’il est encore possible aujourd’hui d’ouvrir une salle, d’y expérimenter d’autres manières de montrer les films et de confronter le cinéma à d’autres arts. Pendant longtemps, nous avons défendu les salles en disant que le cinéma devait se voir sur grand écran. C’est vrai, mais je ne suis plus certain que ce soit un argument suffisant pour une jeune génération qui découvre les films de multiples façons. Ce qui m’intéresse davantage, c’est de penser une expérience plus globale autour du film : une exposition, une œuvre immersive, un dialogue avec le jeu vidéo, la bande dessinée ou d’autres formes artistiques. L’idée est que tout ici soit interconnecté.
Malheureusement, je ne peux pas encore révéler le contenu. C’est un peu de la langue de bois, mais c’est aussi une forme de superstition professionnelle : je préfère ne pas annoncer les choses avant qu’elles soient définitivement concrétisées. Nous préparons un grand week-end d’inauguration avec plusieurs propositions artistiques. Ensuite, nous conserverons une programmation construite autour de grandes thématiques et de rétrospectives. Les quatre premiers mois serviront un peu de laboratoire. L’objectif est d’affirmer notre identité pop culture et de travailler autour d’une figure qui l’incarne à nos yeux.
Oui, bien sûr. Genève dispose déjà d’un écosystème particulièrement riche et d’un calendrier très dense. L’une des missions du Plaza est par exemple de faire grandir et de soutenir les festivals qui seront présents chez nous, comme le GIFF, le Black Movie, le FIFDH, Everybody’s Perfect ou encore Animatou. Nous réfléchissons même à certaines collaborations plus poussées. Avec le GIFF, par exemple, nous discutons de la possibilité de coproduire une œuvre immersive. Une salle de cinéma de 600 places constitue un véritable atout pour les festivals, qui viendront s’inscrire dans une programmation régulière proposant en moyenne seize séances de projection par semaine.
Pour moi, elle possède une véritable fonction sociale et même politique. La pop culture consiste à mettre en valeur des objets parfois marginalisés, mais aussi des publics qui peuvent l’être. Cela ne veut pas dire qu’il s’agit de démagogie. Prenons « Harry Potter ». Avant d’entrer dans la pop culture, ce n’est qu’un livre. Puis viennent les adaptations, l’appropriation par toute une génération, et l’objet finit par entrer dans l’imaginaire collectif. C’est pour cela que je dis que nous ne pouvons pas décréter ce qu’est la pop culture. Nous arrivons toujours après. Notre rôle consiste à observer, à mettre en valeur des phénomènes qui émergent du cinéma, de la bande dessinée, du jeu vidéo ou d’internet. Cela signifie qu’il faut être à l’écoute des pratiques culturelles réelles. Pour revenir au cinéma et aux salles, il existe une crise, mais, en même temps, j’observe beaucoup de phénomènes qui me rendent optimiste. On voit aujourd’hui la génération Z se réapproprier les DVD et les Blu-ray. La pop culture, c’est précisément cette capacité à faire de l’intergénérationnel le cœur de la programmation. Le travail de l’illustrateur Laurent Durieux est un autre très bon exemple. Ses affiches fonctionnent à plusieurs niveaux. D’abord, il y a une beauté immédiate, une proposition très claire. Ensuite, elles rendent hommage à des films qui appartiennent à notre imaginaire. Et enfin, il y a toujours un détail qui vient faire basculer l’interprétation. Dans son affiche sur « Les dents de la mer », on voit simplement la plage et un parasol. Mais un pan du parasol est noir et rappelle discrètement l’aileron du requin. Le projet du Plaza doit fonctionner de la même manière. Il faut une proposition immédiatement lisible et connectée à notre imaginaire. Mais il faut aussi jouer avec l’histoire du cinéma et être suffisamment attentif aux spectateurs les plus passionnés pour ne pas les décevoir.
J’étais déjà porté par cela auparavant. Au Forum des images, nous avions développé des projets autour du jeu vidéo, de la bande dessinée et d’autres formes culturelles. Mais il y a aussi eu quelque chose de plus personnel. Quand je suis venu à Genève pour l’entretien, je suis arrivé la veille et je suis allé voir le Plaza. L’enseigne affichait alors une citation de « Jurassic Park ». Or « Jurassic Park » cite lui-même « King Kong ». Et j’ai une relation très particulière avec « King Kong ». C’est un mythe de la pop culture créé par le cinéma et qui s’est ensuite décliné dans une multitude d’objets et de récits. Pour moi, il y avait déjà là une forme de mise en abyme. Nous avions un cinéma des années 1950 qui devait renaître au XXIe siècle, avec une enseigne renvoyant à « Jurassic Park », lui-même héritier d’un mythe fondateur du cinéma populaire. J’y ai vu une sorte de signe. Dans le projet que j’avais présenté, j’avais d’ailleurs développé toute une réflexion autour de cette figure. Le dossier s’intitulait « Faites-le plus grand ! » en référence à Merian C. Cooper, à l’origine de « King Kong », qui répétait cette phrase lorsqu’il observait les maquettes du gorille. Cooper était à la fois explorateur, cinéaste et producteur. Il y avait chez lui une alliance entre aventure et spectacle qui me parle beaucoup.
Oui. Au début, quand on programme ou quand on écrit, on a parfois la certitude que l’on possède le savoir absolu et que notre cinéphilie est forcément la meilleure. On pense que programmer consiste à imposer une vision. J’avais probablement un peu cela au début. Aujourd’hui, je crois au contraire que programmer consiste d’abord à écouter. Au Forum des images, nous avions constitué une direction artistique qui allait chercher des idées dans toute l’institution, pas uniquement auprès des programmateurs. Évidemment que programmer reste un métier. Évidemment que la connaissance de l’histoire du cinéma est importante. Mais cela ne suffit pas. Si l’on veut parler de pop culture, on ne peut pas prétendre la décréter. On ne peut pas prétendre donner des leçons. Il faut rester connecté à ce qui se pratique réellement. J’ai abandonné cette certitude-là, cette certitude de soi. Et paradoxalement, cela donne beaucoup plus de confiance.
S’il existe une menace, c’est que le lieu ne trouve finalement pas son public et sa destination. Je ne parle pas de rentabilité, mais de fréquentation, d’image, d’appropriation. Que nous nous soyons trompés, en quelque sorte. Pour le moment, je ne ressens pas la menace financière qui pèse sur beaucoup d’autres institutions culturelles. Cette sécurité nous donne une grande liberté. Le véritable défi est ailleurs. Beaucoup de personnes ont connu le Plaza. Deux, voire trois générations vont le retrouver avec leurs souvenirs, parfois reconstruits avec le temps. Cette mémoire porte le projet, mais elle peut aussi créer une forme de déception, parce qu’il est impossible de recréer exactement ce qui a existé. Pour prendre un exemple très simple, beaucoup imaginent peut-être retrouver des sièges rouges. Pourtant, les sièges seront bleus, comme ils l’étaient en 1952 lorsque l’architecte Marc-Joseph Saugey les avait imaginés. Chacun arrive avec son propre souvenir du lieu. L’objectif n’est pas de reproduire le passé, mais d’entrer en dialogue avec lui, de sublimer l’histoire de la salle à travers sa réappropriation inédite par le public