Rencontre avec Alberto Ruano
© Bernd Brundert

Rencontre avec Alberto Ruano

Teresa Vena 1 novembre 2024

Après une série de formats courts satiriques, le réalisateur vient de boucler le tournage de son premier long métrage. Également acteur, il se confie sur les défis de ces deux métiers et les coulisses de cette aventure cinématographique.

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Diriez-vous que l’on tend à vous caser dans un certain type de rôle ?

C’est le cas dans l’espace germanophone : on me propose presque exclusivement d’incarner des étrangers. L’année dernière, c’était un homme d’affaires argentin, un biologiste costaricain et un agent secret cubain. Plus récemment, un père de famille d’origine arabe pour le pilote d’une série. Je crois que cela vient en partie de mon nom de famille. C’est un peu désolant, mais, en même temps, cela se comprend – quand on raconte une histoire, on n’a pas toujours le temps d’expliquer le contexte de chaque personnage. Le scénario, le film sont plus efficaces quand on travaille avec les stéréotypes et les clichés. Mais ce n’est pas très courageux. La créativité demande de relever de nouveaux défis, sans reproduire ce qui a déjà été fait.

Parlez-nous d’un rôle dénué de ce genre de typification.

Il y a deux ans, j’ai campé un politicien local dans une série espagnole. C’était un des rôles principaux. Je me souviens que, quand on m’a proposé le rôle, je me suis senti pris au sérieux. On me considérait d’abord en tant que personne, pas en tant qu’acteur. Pour une fois, je n’étais pas a priori quelqu’un avec une origine particulière. Ce sentiment a perduré pendant tout mon séjour à Séville, où avait lieu le tournage. Je me sentais accepté. C’est d’ailleurs de cette région qu’est originaire ma famille. Ce qui n’en fait pas pour autant ma patrie – ce serait au plus celle de mes parents. Je suis né et j’ai grandi en Suisse.

Vous êtes déjà passé plusieurs fois derrière la caméra. Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous essayer à l’écriture et à la réalisation ?

J’ai toujours aimé le travail de réalisation. Ma passion pour le métier d’acteur est née quand j’ai joué un rôle principal au théâtre, il y a de nombreuses années. Toute cette attention… Cela a quelque chose d’addictif. Mais réaliser un film est mille fois plus complexe et exige – ou offre – mille fois plus de créativité que de jouer un rôle. J’adore ça.

Il y a quelques semaines, vous avez bouclé le tournage de votre premier long métrage. Comment a débuté votre travail sur « Brennende Themen » ?

Mon intention à l’origine était juste d’écrire une petite scène pour mon portfolio. Mais bientôt j’avais écrit dix pages de scénario, ce qui était beaucoup trop. J’étais tombé amoureux des personnages, alors j’ai continué d’écrire. J’ai atteint 130 pages. Je n’avais aucune idée de la façon dont je pourrais mener à bien un projet d’une telle envergure. C’est après une rencontre fortuite avec une décoratrice, qui a rejoint l’équipe après avoir lu le scénario, que les choses ont vraiment pris forme. Cette personne a d’ailleurs été déterminante dans le choix du lieu de tournage de la première partie de ce film historique.

Vous en êtes l’auteur, le réalisateur et aussi l’un des principaux·ales acteur·trice·s. Comment avez-vous vécu ce cumul de responsabilités ?

C’était très stressant. Surtout parce que je suis également le producteur. C’était donc à moi de mettre sur pied le tournage, de trouver les interprètes et les collaborateur·trice·s et d’organiser le lieu de tournage. J’ai parfois dû aller moi-même chercher le matériel et tout mettre en place, et même, quand je n’avais personne pour la cantine, cuisiner pour l’équipe le soir d’avant. Sans oublier que je devais préparer la mise en scène, répéter, et bien entendu connaître mon propre texte et être dans mon personnage. En plus de cela, pour des raisons budgétaires, notre plan de tournage était très serré. Je ne pouvais donc pas me permettre d’expérimenter ou de douter sur le plateau. Chaque détail devait être anticipé, discuté et décidé en amont. Cela a presque quelque chose de thérapeutique d’en parler. Je crois que tout ce stress m’a un peu traumatisé (rires). Mais j’ai énormément appris. Surtout, faire du cinéma, c’est de l’organisation, et mieux on est préparé, meilleur sera le film.

Le tournage s’est échelonné sur plusieurs années. Quels en ont été les plus gros défis ?

Il s’est parfois écoulé plus d’un an entre deux tranches de tournage. Le plus dur a été de devoir retrouver à chaque fois de nouveaux·elles collaborateur·trice·s, ce qui entraînait à son tour des retards. Ma plus grosse crainte était que, pour une raison ou une autre – la vie est parfois capricieuse –, l’actrice principale ne puisse plus participer au projet. Tout ce travail aurait alors été en vain. Que voulez-vous faire avec un demi-film ?

Quel a finalement été votre budget ?

Notre budget était de l’ordre de cinq chiffres. Il provenait de sources privées : une partie était financée par moi-même, une partie grâce à la générosité de quelques ami·e·s. Comme je n’ai pas d’expérience reconnue en tant que réalisateur, et compte tenu de la particularité du projet, j’estimais que mes chances d’obtenir un soutien public étaient nulles. J’ai donc choisi de consacrer mon temps à la production plutôt que de le perdre avec des demandes de subventions. Et puis j’ai réalisé que je ne voulais pas renoncer à mon indépendance, je voulais pouvoir apprendre de mes expériences. Une société de production et un financement officiel auraient impliqué davantage de contraintes temporelles, et j’aurais dû abdiquer une certaine capacité de décision. Et puis j’avais beau avoir une vision précise, je ne disposais pas des arguments pour la défendre. Le revers de la médaille, c’est que la plupart des personnes impliquées dans le projet – entre cinq et quatorze, moi inclus – ont renoncé à être rémunéré·e·s, parce que nous avons cru en ce projet. Je leur suis infiniment reconnaissant et suis persuadé que le film saura le leur rendre.

Qu’est-ce qui vous pousse à réaliser des films malgré des conditions aussi modestes ?

Sans aucun doute le masochisme. Et puis j’anticipe la réaction du public, j’ai hâte de le surprendre avec la spécificité du film, de lui faire découvrir qu’il est possible de réaliser un pareil projet avec si peu d’argent. Cela dit, j’espère disposer de plus de moyens pour le prochain, surtout parce que mes collaborateur·trice·s méritent vraiment d’être correctement rémunéré·e·s.

« Brennende Themen » est un film à épisodes, où un voit paraître une grande dame du cinéma allemand, Corinna Harfouch. Cette participation pourrait s’avérer utile pour de futurs projets. Comment en êtes-vous venus à collaborer ?

J’avais rencontré Corinna sur un autre tournage, sur lequel je jouais son amant (le fameux agent secret cubain). Un jour, dans un café, je lui ai spontanément montré la première partie de mon film. C’est elle qui m’a demandé si je n’aurais pas un rôle pour elle. J’en ai été très flatté. Et quand nous nous sommes retrouvé·e·s pour la première répétition, elle m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit : « C’est un très bon scénario. » Ça, j’en serai fier à jamais. J’espère que sa participation au projet contribuera à éveiller l’intérêt des festivals ainsi que celui d’un distributeur et d’un agent de vente. D’ailleurs, une autre figure importante du cinéma allemand, Katharina Thalbach, joue également dans le film.

Biographie

Alberto Ruano a grandi à Saint-Gall, où il a également fait ses premiers pas sur les planches. Il s’est établi en tant qu’acteur notamment en Allemagne et en Espagne, aussi bien dans des films que dans des séries. Les deux formats lui conviennent : il aime le travail méticuleux sur les longs métrages (« Kundschafter des Friedens 2 », « Cronofobia », « La piel del tambor »), où chaque détail est peaufiné en vue d’un résultat irréprochable. Sur les séries (« Gute Zeiten schlechte Zeiten », « Rote Rosen », « Warrior Nun », « The Queen’s Gambit »), c’est l’inverse, c’est plutôt comme dévaler une pente à skis : « Tu savoures la vitesse sans faire attention à chaque arbre que tu passes, tout en t’efforçant de prendre les virages avec élégance sans entrer en collision avec les autres skieur·euse·s ou snowboardeur·euse·s. » Ruano joue aussi bien en allemand ou en espagnol qu’en anglais, et enrichit sa filmographie d’acteur de quelques œuvres propres. Il a écrit lui-même le scénario de « Brennende Themen », son premier long métrage. Il entame actuellement la phase de montage du film, tout en cherchant un festival pour sa première ainsi que des fonds pour pouvoir en terminer la postproduction.

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