Pierre Jouille, l’artisan de l’ombre
Recherche de décors pour le prochain film de Luc Besson. © Pierre Jouille

Pierre Jouille, l’artisan de l’ombre

Adrien Kuenzy 10 janvier 2025

Repéreur de cinéma depuis plus de 50 ans, ce natif de Pontarlier et amoureux du Jura s’apprête à partager son savoir aux Journées de Soleure, où il participera à une table ronde explorant l’importance des décors au cinéma.

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C’est au Ciné-Club Jacques Becker de Pontarlier, dans le massif du Jura français, que Pierre Jouille découvre le monde du cinéma. « J’y ai rencontré des réalisateur·trice·s, et j’étais fasciné par la façon dont ils et elles traduisent des scénarios en images », explique-t-il. Cet émerveillement, associé à sa connaissance intime de sa région, le conduit à participer en tant que repéreur à son premier film en 1972, « Les Granges brûlées », de Jean Chapot. Porté par Simone Signoret et Alain Delon, ce long métrage nécessitait une ferme enneigée comme décor principal. Pierre Jouille se souvient : « Grâce à mon réseau local, j’ai proposé une ferme d’alpage libre en hiver, située à haute altitude, dans le Jura, qui répondait très bien aux exigences du réalisateur. » Ce succès lance sa carrière, le plaçant en première ligne pour les films tournés dans la région.

« Le repéreur, c’est celui qui transforme l’imaginaire en réalité visuelle », explique Pierre Jouille. Son rôle commence dès la lecture du scénario, où il identifie les besoins en décors. Il s’agit ensuite de trouver des lieux qui incarnent ces idées, tout en respectant les contraintes logistiques. « Il faut concilier la praticité et l’esthétique. Un lieu peut être magnifique, mais s’il est inaccessible pour une équipe de tournage, il ne sert à rien », précise-t-il. Selon lui, son activité exige aussi une combinaison d’intuition, d’adaptation et de connaissances techniques. « Pour “ Place Vendôme ”, la cinéaste Nicole Garcia voulait une route enneigée en mars, à une période où la neige a souvent fondu. J’ai trouvé l’endroit dans le Jura grâce à mon savoir sur les microclimats locaux », se remémore-t-il.

“Trouver le bon décor, c’est comme résoudre une énigme”
Pierre Jouille

Une vie dédiée au Jura

Né à Pontarlier, Pierre Jouille a grandi dans un environnement qui l’a marqué à vie. « Enfant, j’adorais explorer les montagnes autour de chez moi. À 12 ans, j’ai grimpé le Larmont, et c’est là que j’ai vu pour la première fois la chaîne des Alpes. C’était un moment inoubliable », raconte-t-il. Aujourd’hui encore, il revendique un lien profond avec sa région. « Le Jura est un terrain unique. On y trouve une diversité de paysages incroyable : des forêts denses, des plateaux enneigés, des vallées escarpées. J’ai même tourné des films censés se dérouler au Canada ou en Sibérie, ici, dans le Jura. Personne n’a remarqué la différence », dit-il fièrement. Mais les changements climatiques rendent son travail plus complexe. La neige, qui était un élément clé de nombreux films, devient plus difficile à trouver. Cela demande une anticipation et une réactivité accrues, et « il faut désormais faire avec de nouvelles contraintes ».

Face aux technologies

Le métier de repéreur a beaucoup évolué. « À mes débuts, je travaillais avec des photos argentiques que j’envoyais par la poste. Aujourd’hui, tout passe par le numérique : bases de données, mails, GPS », explique-t-il. Ces avancées facilitent certaines tâches, mais ne remplacent pas le travail de terrain. « Un repérage ne se fait pas sur Google Maps ! Il faut marcher, sentir l’atmosphère, observer comment la lumière joue sur le lieu à différents moments de la journée », insiste-t-il. L’essor des fonds verts et des tournages en studio est une autre révolution. C’est plus économique, mais cela enlève selon lui une part de magie. « Un décor réel apporte une profondeur et une texture que le virtuel ne peut pas reproduire », affirme-t-il.

À 80 ans, Pierre Jouille se consacre également à la transmission de son expertise. « J’ai récemment formé une jeune repéreuse. Elle a beaucoup de potentiel, mais comme beaucoup de jeunes, elle est trop dépendante des outils numériques. Je lui apprends à valoriser le terrain et le réseau humain », explique-t-il.

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© Pierre Jouille
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© Pierre Jouille

Au service du cinéma

Malgré une carrière impressionnante, Pierre Jouille reste humble. « Ce métier m’a appris à douter. Le doute est ce qui nous pousse à chercher plus loin, à être plus créatif. » Sa mémoire des lieux constitue son principal outil, lui permettant de se souvenir d’un endroit visité des décennies auparavant et de savoir instinctivement qu’il correspondra parfaitement aux besoins d’un film.

Pierre Jouille incarne une mémoire vivante du cinéma. Avec plus de 150 films à son actif, il a contribué, dans l’ombre, à façonner des œuvres inoubliables. « Chaque scénario est une aventure. Trouver le bon décor, c’est comme résoudre une énigme. Et chaque fois que je le fais, j’ai l’impression de redécouvrir mon métier », conclut-il.

Le public pourra découvrir cet artisan de l’ombre lors des Journées de Soleure, où il partagera lors d’une table ronde sa vision unique sur l’art du repérage et son amour indéfectible pour le Jura, terre qui l’a vu naître et qui continue d’inspirer sa quête incessante du décor parfait.

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