Pendant le Festival du film de Locarno, la conseillère fédérale Elisabeth Baume-Schneider a invité des représentant·e·s du monde politique et du secteur cinématographique à une réception au Monte Verità. Avant que le risotto tessinois traditionnel ne soit servi, la conseillère fédérale et la présidente du festival Maja Hoffmann se sont entretenues.
Avant d'aborder la politique culturelle et cinématographique, la conversation a bifurqué vers la politique douanière du président américain Trump. La conseillère fédérale n'a pas minimisé les défis que cela pourrait représenter pour la Suisse. Elle n'a toutefois pas précisé quelles seraient les répercussions sur le budget de l'État, et donc sur le budget culturel. Elle n'a pas essayé de minimiser le fait que la culture traversait une période difficile.
Maja Hoffmann n'a pas non plus mâché ses mots par la suite. Il est inhabituel d'entendre des propos aussi clairs dans le secteur cinématographique lors de débats publics. C'est sans doute l'une des raisons pour lesquelles beaucoup ont été si déconcerté·e·s. Certaines remarques peuvent en effet être perçues comme quelque peu audacieuses, mais même les opinions inhabituelles, voir inconfortables, ont au moins le mérite d'animer la discussion. Surtout lorsqu'elles émanent d'une personne qui est encore nouvelle dans ce secteur, elles peuvent remettre en question de vieilles habitudes.
On sent en tout cas la passion qui anime Maja Hoffmann. À la question de savoir si un festival ne devrait pas aussi avoir pour fonction de distraire et de divertir compte tenu de la «situation mondiale», elle a répondu : «Le festival doit être un stimulant intellectuel. Pour le reste, on peut regarder Netflix chez soi. Quand je n'arrive pas à dormir, c'est ce que je fais.»
La discussion a abordé des thèmes tels que la nouvelle date du festival, exactement à mi-chemin entre Cannes et Venise. Selon Hoffmann, la discussion se déroule avec tous les décisionnaires importants. L'un de ses arguments en faveur d'un report est que jusqu'à présent, les invités internationaux ne se rendent à Locarno que sur invitation. Il faut donc faire preuve de persuasion et s'y prendre longtemps à l'avance.
Mme Hoffmann s'est également exprimée sur le financement du cinéma et du festival, soulignant notamment que même si on la qualifiait de «mécène», elle ne se considérait pas comme telle à Locarno. Le cinéma suisse doit faire des efforts pour mobiliser des fonds en dehors du financement public.
Afin de ne pas interpréter ses déclarations uniquement de notre point de vue, nous avons demandé à Mme Hoffmann si elle souhaitait ajouter certains éléments.
Vous avez dit que la communication intérieure du festival entre les différents départements pourrait être améliorée. Est-ce que vous avez un exemple où cela s’est manifesté particulièrement clairement ou problématiquement?
Vous avez dû mal comprendre cette déclaration ou l'avez sortie de son contexte. Le festival est un exemple extraordinaire de travail d'équipe, réunissant d'innombrables personnes, compétences et idées pour devenir réalisable.
Cependant, comme dans de nombreuses organisations, il est toujours possible d'améliorer notre façon de travailler ensemble. Ainsi, sur la question de l’écran de la Piazza Grande (N.d.l.r. : Voir la controverse concernant le remplacement de l’écran historique et la pétition «Don’t Touch the Screen»), une communication plus structurée aurait pu aider à harmoniser les attentes du public et nous aurions pu créer un espace dédié pour écouter les opinions de chacun. C'est un enseignement précieux qui nous aidera à renforcer à la fois notre collaboration interne et nos relations externes à l'avenir.
Le film est une industrie et elle doit atteindre le but de devenir autosuffisante, de s’autofinancer. J’ai cru comprendre que c’est une de vos convictions. Comment pensez-vous pouvoir atteindre cela pour le festival de Locarno?
En ce qui concerne le cinéma, il s'agit bien d'une industrie. Mais en ce qui concerne le Festival du Film de Locarno, nous faisons partie d'un écosystème culturel qui repose sur un équilibre délicat entre le soutien privé et public. L'autosuffisance absolue n'est pas réaliste, du moins sans compromettre la diversité et la qualité que représentent des festivals comme le nôtre. Le financement public aide à soutenir la prise de risques artistiques, tandis que les investissements privés des sponsors peuvent renforcer la portée et l'infrastructure du festival.
Les films doivent également trouver un écho auprès du public, de la presse et des distributeurs. C'est pourquoi la visibilité est cruciale: l'attention des médias et des acteurs de l’industrie détermine souvent si un film aura une vie au-delà de son lancement au festival. La visibilité pour les films que nous présentons à Locarno est l'une des raisons pour lesquelles nous reconsidérons les dates du festival.
Vous avez dit «le festival est surutilisé». Vous entendez qu’il y a trop de films? Pourriez-vous dire quelques mots en plus pour élaborer cet argument?
Locarno est une plateforme fantastique qui rassemble un large éventail de cercles : cinéastes, acteur·trice·s, distributeur·trice·s, agents commerciaux·ales, journalistes, politicien·ne·s, etc. Se retrouver à Locarno pendant le festival est très prisé, et de nombreuses communautés y voient une valeur ajoutée. Sa capacité à servir de lieu de rencontre où se croisent les conversations artistiques, culturelles, politiques, industrielles et commerciales est un signe de pertinence et fait partie de ce qui rend Locarno si spécial.
Je vois une possibilité d’approfondir cette tendance pour l'avenir : certaines de ces initiatives -séparées mais dont les buts se ressemblent- pourraient bénéficier de se rencontrer entre elles et avec notre équipe pour discuter ensemble de leurs intérêts communs avant et après, afin que leur intention puisse être mieux relayée et leurs messages optimisés pendant le festival. Nous pourrions former une sorte de communauté de «l'esprit de Locarno»...
En ce qui concerne le financement et le soutien public aux films suisses, vous avez dit que vous trouviez bénéfique pour les auteurs et autrices de trouver des financements ailleurs, notamment à l’international. Pourriez-vous dire quelques mots de plus à ce sujet pour élaborer l’argument?
Le financement international peut jouer un rôle crucial dans la production cinématographique suisse, mais il doit servir à compléter, et non à remplacer, le financement national. La taille relativement petite du pays, combinée à sa division en trois marchés linguistiques et culturels, signifie que les ressources régionales seules sont souvent insuffisantes pour être compétitives au niveau mondial. Pour soutenir et développer cet écosystème, nous avons besoin d’un mélange équilibré de financement public, d'investissements provenant des diffuseurs publics suisses et voisins, et d'investissements privés.
Un bon exemple de cette approche est Winter Palace, coproduit par RTS et Netflix. Ce type de partenariat permet à la créativité suisse d'atteindre un public plus large tout en conservant une base locale solide.