Luc Dardenne: «Le cinéma d’auteur doit rester un espace de résistance»
© Christine Plenus

Luc Dardenne: «Le cinéma d’auteur doit rester un espace de résistance»

Adrien Kuenzy 9 avril 2025

Réalisateur belge de renom, couronné à plusieurs reprises à Cannes et sélectionné cette année encore avec «Jeunes mère» en compétition, Luc Dardenne, qui co-signe tous ses films avec son frère Jean-Pierre, était de passage aux Rencontres du 7e Art Lausanne. Le temps d’un échange, il est revenu sur l’importance de préserver un regard singulier.

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Vous avez présenté «L’Enfant» aux Rencontres 7e Art Lausanne. Revoir ce film près de vingt ans après sa sortie, qu’est-ce que cela vous évoque?

Je ne l'avais pas revu depuis six ans, depuis que j’ai cessé d’enseigner à l’université de Bruxelles, où je le montrais régulièrement à mes étudiant·e·s. «L’Enfant», c’est le retour de Jérémy Renier, qu’on avait découvert dans «La Promesse». Il y incarne un jeune père irresponsable. Le film tente de capter cette transformation: comment un garçon de 18 ou 20 ans, léger, inconséquent, acquiert peu à peu le sens des responsabilités. Tout devient plus dense, plus chargé de conséquences.

Avec le recul et votre expérience de pédagogue, votre regard sur ce film a-t-il changé?

Pas vraiment. Ce qui évolue, ce sont les réactions du public, des étudiant·e·s surtout, qui perçoivent des choses que nous n’avions pas vues. Quand je revois un film en contexte pédagogique, il m’arrive de ne plus savoir pourquoi tel choix a été fait. Il y a beaucoup d’intuition dans le processus de création, et heureusement. Mais je prends toujours autant de plaisir à revoir nos jeunes acteur·trice·s dans leurs premiers rôles.

Le cinéma indépendant traverse une crise, entre plateformes, mutations technologiques et financements précaires. Qu'en pensez-vous?

Je crois que l’art cinématographique doit justement résister à ce flux incessant d’images. Aujourd’hui, tout le monde filme, tout le temps. Le cinéma, lui, permet encore un point de vue singulier. Peu importe qu’il soit documentaire ou fictionnel: ce qui compte, c’est la présence d’un être filmé avec respect. L’industrie change, c’est vrai: on a presque abandonné la pellicule, on tourne désormais sans éclairage parfois, parce que la technologie le permet. Mais ce qui compte, c’est de continuer à filmer des vies qui nous interpellent.

Depuis vos débuts avec «Rosetta», votre cinéma explore des réalités sociales dures, souvent à travers des personnages en lutte. En 2024, ces combats ont-ils changé de nature ou de forme à l’écran?

Je pense que ce qui reste, malgré les évolutions technologiques ou critiques du cinéma d’auteur, c’est le regard. Ce n’est pas seulement une façon de cadrer, c’est une manière de voir les corps dans l’espace, dans le temps. Ce regard-là fait le cinéaste. Nous partons toujours de personnages qui nous touchent, ancrés dans un environnement que nous connaissons. Ce sont des figures qui résonnent avec le présent — comme Igor dans «La Promesse», dont le père exploite des migrant·e·s, ou Ahmed, jeune islamiste. Avec «Tori et Lokita», par exemple, on a voulu raconter l’histoire de deux jeunes migrant·e·s qu’on aurait pu croiser nous-mêmes. Mon frère et moi, on vit comme tout le monde. On n’est pas enfermés dans une bulle, entre gens de cinéma à ne parler que de cinéma. On est dans la vie quotidienne, et c’est là qu’on rencontre des visages, des histoires. Ensuite, on cherche le personnage qui nous permettra de dire quelque chose du présent. Mais jamais comme un prétexte. Il faut que ce personnage nous touche, qu’il existe pour lui-même. L’art, pour nous, c’est s’intéresser à des individus, à ce qui les rend uniques. On n’a jamais aimé les films à thèse.

Est-ce parfois difficile de faire des choix, sachant qu’on ne peut pas tourner dix films par an et que chaque projet demande une vraie réflexion?

Oui, bien sûr. Mais on prend des notes. Des idées, des personnages, on en accumule. Par exemple, «L’Enfant» est né d’un article lu par mon frère pendant des vacances en Italie: un réseau de trafic d’enfants pour l’adoption. À partir de là, on a imaginé ce jeune homme qui vend son bébé. Comment en arrive-t-on là? Que se passe-t-il dans une vie pour qu’un lien aussi fondamental, presque sacré, soit rompu? Ce genre de déclencheur, on le garde. Et parfois, on se dit: tiens, peut-être qu’un jour, ça deviendra un film.

Votre mise en scène – caméra à l’épaule, absence de musique, proximité des corps – est très identifiable. Est-ce devenu une contrainte?

C’est venu avec «La Promesse», quand on a voulu supprimer toute médiation entre la caméra et le personnage. Dans «Rosetta», la caméra devient le personnage. On essaie bien sûr toujours d’éviter la systématisation, mais cette proximité nous est essentielle. Peut-être parce qu’on sent que le corps humain, aujourd’hui, tend à disparaître, à s’effacer. Nous cherchons à capter une vibration, une présence, une humanité qui échappe à toute forme de caricature. Même dans le silence, ce corps filmé nous regarde. Il existe.

Ce travail sur le silence, cette volonté de capter quelque chose de précieux chez le personnage, comment cela s’exprime-t-il dès l’écriture ?

Dès le scénario, on élimine toute ornementation: pas de recherche d’effets, ni de décors spectaculaires. On est déjà avec les corps des acteur·trice·s. Le rythme est essentiel, même si on sait qu’il évoluera. On répète beaucoup avant le tournage – cinq semaines pour notre dernier film – pour affiner les mouvements de caméra, les gestes, les silences. Et on réécrit en conséquence, souvent en supprimant des dialogues. Mais dès l’écriture, on anticipe le rythme du film: on imagine les déplacements du personnage, les temps de pause, les mouvements de caméra potentiels. Ce sont souvent de longs plans-séquences, donc on essaye déjà d’en poser la structure. Même si cela change ensuite, il faut que le scénario porte déjà ce souffle, cette attention aux silences, aux temps morts – qui sont en réalité pleins.

Vous avez une longue histoire avec le Festival de Cannes. Quel rôle jouent aujourd’hui les festivals pour le cinéma d’auteur?

Ils restent essentiels. L’un de leurs rôles – car il y en a plusieurs – est de cristalliser un moment, de refléter ce qui se passe dans le cinéma mondial à un instant donné. Ce n’est pas un bilan, mais une rencontre entre des artistes venu·e·s du monde entier. Le travail des sélectionneur·euse·s est alors fondamental: ils·elles doivent capter pourquoi un film a été fait de telle manière, pourquoi plusieurs œuvres abordent des thèmes similaires. Ce regard-là permet de faire émerger ce qui est en train de naître dans le langage cinématographique. Cannes, Venise, Berlin donnent aussi accès à des réalités qu’on ne verrait pas autrement. Je pense à ce film de Payal Kapadia, «All We Imagine as Light», j’étais ému de voir l’Inde ainsi filmée, d’entrer dans ces maisons, d’entendre la pluie sur les toits. Sans Cannes, je n’aurais pas eu accès à cette expérience-là. Et c’est ça aussi, la force d’un festival: faire exister ces regards singuliers.

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