Elena Tatti: «Le vrai risque, c’est que tout un écosystème s’appauvrisse»
Elena Tatti. © Box Productions

Elena Tatti: «Le vrai risque, c’est que tout un écosystème s’appauvrisse»

Adrien Kuenzy 8 février 2026

Alors que l’initiative «200 francs, ça suffit!» relance le débat sur la place du service public audiovisuel en Suisse, la productrice de Box Productions analyse ses effets possibles sur la fabrication des films, l’équilibre fragile du financement et l’avenir du cinéma d’auteur.

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Quand vous entendez parler de l’initiative «200 francs, ça suffit!», quelle est votre première réaction en tant que productrice?

Une forte inquiétude. La Société suisse de radiodiffusion et télévision (SSR) représente une part très importante du financement de l’audiovisuel et du cinéma en Suisse. Si l’on parle du Pacte de l’audiovisuel, on est autour de 34 millions, auxquels s’ajoutent tous les apports hors Pacte pour atteindre environ 50 millions. Un chiffre considérable par rapport à la part globale du financement suisse de l’audiovisuel, qui se situe autour de 125 millions. Imaginer que le budget de la SSR puisse diminuer de moitié sans répercussions importantes me semble inimaginable. Cela toucherait directement nos films et nos séries, mais aussi tout un écosystème: réalisatrices, réalisateurs, autrices, auteurs, techniciennes et techniciens.

Je fais ce métier depuis plus de vingt ans et j’ai eu le sentiment qu’un véritable dynamisme s’était installé, tirant tout un milieu vers l’avant. Aujourd’hui, j’ai plutôt l’impression de faire face à un horizon assez bouché. Au-delà de la SSR, il y a aussi la pression sur les autres piliers du financement du cinéma et de l’audiovisuel en Suisse: l’Office fédéral de la culture, dont certains soutiens ont diminué pour la production, et les fonds régionaux, qui stagnent passablement. Cet élan pourrait être stoppé net, alors même que nous avons réussi ces dernières années à faire des films qui trouvent leur public, ici et à l’international, et qui deviennent de bons ambassadeurs de la Suisse. Je pense notamment à des séries comme «Winter Palace» ou «The Deal», ou des films comme «Heldin» de Petra Volpe.

Aujourd’hui, à quel point la participation de la SSR intervient-elle dans le montage financier de vos projets?

La participation varie beaucoup selon qu’il s’agit de cinéma ou de séries. Pour le cinéma, elle se situe généralement autour de 10% de nos plans de financement. En revanche, pour les séries, elle peut être nettement plus élevée: jusqu’à 80% pour des projets plus locaux avec un financement essentiellement suisse. Dans des cadres de coproduction internationale, cette part diminue plutôt autour de 50%, mais elle reste évidemment très importante.

Au-delà du financement, quel rôle joue concrètement un diffuseur public dans la manière dont un projet se développe?

Pour le cinéma le diffuseur public joue aussi un rôle important de diffusion. Grâce à la SSR, à ses plateformes et à la diffusion linéaire, les films bénéficient d’une forte visibilité et touchent parfois un public différent de celui des salles. L’enjeu dépasse donc la seule question financière et concerne aussi l’audience. Pour ce qui est de la coproduction cinéma avec la SSR, le producteur indépendant reste généralement moteur dans le portage du projet, notamment en raison de la part de financement plus limitée du diffuseur pour les films destinés à une première exploitation cinéma. Pour les séries, la logique est différente et repose sur une collaboration étroite. Il s’agit de véritables partenariats de développement, dans lesquels le producteur travaille avec un producteur éditorial de la chaîne tout au long du processus, du développement jusqu’aux visionnements de montage. La dimension collaborative y est beaucoup plus forte.

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Sur le tournage de «À bras-le-corps»: la réalisatrice Marie-Elsa Sgualdo et l’actrice Lila Gueneau, interprète du rôle principal. © Box Productions - photo Aurélia Thys

Concrètement, qu’est-ce qui changerait dans votre travail si les moyens du service public diminuaient fortement?

Cela changerait beaucoup de choses. J’ai déjà le sentiment qu’il devient de plus en plus difficile de financer les films à la hauteur qu’ils mériteraient. Si un financement supplémentaire venait à disparaître, je ne vois pas quelles alternatives pourraient réellement le remplacer. La question d’un appauvrissement général des sociétés de production se poserait alors, y compris pour la mienne. J’ai vraiment l’impression d’être à un moment assez critique pour l’avenir.

Si le financement public audiovisuel baissait, quelles pistes seraient réellement activables aujourd’hui?

En réalité, ce sont des choses que nous faisons déjà. Les productrices et producteurs suisses ne se contentent pas des trois piliers principaux: nous cherchons des apports à l’étranger et, pour les séries notamment, des partenariats avec des chaînes internationales. Si l’on se limitait à des financements uniquement suisses, on atteindrait très vite un plafond. Nous cherchons aussi, quand c’est possible, des financements complémentaires en Suisse, parfois privés ou via des distributeurs, même si cela reste difficile. Pour les projets que je produis, plutôt du cinéma d’auteur positionné en festivals, nous explorons déjà pratiquement toutes les alternatives existantes. La pression financière ne concerne pas seulement la Suisse: l’audiovisuel public français, par exemple, est lui aussi sous tension, ce qui a des répercussions sur les coproductions et la diffusion.

Les coproductions internationales peuvent-elles compenser une baisse d’investissement local?

En partie, elles jouent déjà ce rôle. Si l’on regarde les statistiques de l’OFC, environ 30% des financements proviennent déjà de l’étranger. Aller beaucoup plus loin me semble difficile.

Quels types de films seraient les premiers fragilisés?

Probablement le cinéma, qu’il soit de fiction ou documentaire, mais la production audiovisuelle sera touchée dans son ensemble. Cependant, je crains que les projets de cinéma d’auteur, qui occupent une position plus de niche tout en réussissant à toucher un public transversal via les festivals ou des sorties internationales, soient davantage en péril. Ce sont peut-être ces films-là qui pâtiraient le plus, davantage que des projets plus centrés sur le marché local.

Pensez-vous que la Suisse romande serait plus exposée que d’autres régions?

C’est encore un peu tôt pour l’affirmer, mais j’ai le sentiment que les régions linguistiques minoritaires risquent d’en payer un prix plus élevé. Le marché y est plus restreint, et la substitution par d’autres acteurs pour compenser ce que fait aujourd’hui la SSR me semble donc moins probable.

La forte dépendance du cinéma suisse au financement public est souvent évoquée dans les débats actuels. Comment vous situez-vous par rapport à cet argument?

Le cinéma suisse dépend effectivement du financement public, comme l’ensemble du cinéma européen. La Suisse dispose d’une industrie relativement petite, avec un marché fragmenté en plusieurs sous-marchés linguistiques. Sans soutien public, ce système ne serait pas viable: le marché est trop restreint pour permettre une autonomie économique complète. Cette dépendance s’explique avant tout par la taille du marché.

Malgré un soutien public important, beaucoup de films suisses peinent à trouver leur public en salles. Où situez-vous aujourd’hui le principal défi?

On ne peut pas ignorer qu’il existe une forme de crise pour l’exploitation en salles. Il faut peut-être avoir le courage de s’interroger sur la quantité de films produits. La question n’est sans doute pas d’en faire davantage, mais de les faire mieux: mieux pensés, notamment en termes de public. Réfléchir à un public ne signifie pas renoncer à la diversité, mais assumer que chaque film s’adresse à des spectateurs spécifiques. La fréquentation des salles diminue tandis que l’offre augmente, et cette inflation ne fait plus sens. Nous sortons probablement d’une période de surproduction. L’enjeu est plutôt de mieux financer les projets pour leur donner une véritable ambition artistique. Mais on ne peut pas demander davantage d’exigence tout en diminuant les moyens.

Est-ce difficile, pour la branche, de sortir des cercles déjà convaincus pour porter ces arguments plus largement?

Bien sûr. Et nous essayons de nous adresser à un public plus large, même si la mobilisation des personnes déjà convaincues reste essentielle. Il est important que celles et ceux qui considèrent que le service public doit être maintenu se mobilisent concrètement, notamment en allant voter! Au-delà du cinéma, cette votation touche aussi à la qualité de l’information ou au sport, des domaines qui parlent à un public plus vaste.

Si l’initiative était acceptée, quelle serait votre première décision stratégique pour votre société de production?

C’est une question difficile, parce que nous ne savons pas encore quel serait concrètement le déploiement de la SSR dans un tel scénario. Sans le Pacte, j’aurais beaucoup de peine à envisager l’avenir sereinement. On ne parle pas seulement d’un financement qui disparaît, mais aussi de la visibilité des projets. Bien sûr, on peut imaginer aller davantage vers des partenaires privés ou les plateformes, mais c’est quelque chose que nous faisons déjà. Je développe actuellement deux séries pour lesquelles nous sommes déjà en contact avec des acteurs privés diffusant en Suisse: ces pistes existent, mais elles sont déjà largement activées.

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