Réunies aux Journées de Soleure, les associations régionales du cinéma suisse alertent sur ce que l’initiative «200 francs, ça suffit» passe sous silence: un écosystème de production fragile, largement dépendant du financement de la SSR.
Dans le cadre du FilmRegioBrunch aux Journées de Soleure, les associations régionales du cinéma suisse se sont réunies pour discuter des conséquences de l’initiative «200 francs, ça suffit» (initiative SSR) sur la création audiovisuelle. En présence de Salome Horber, secrétaire générale de Cinésuisse, de Jürg Ruchti, directeur de la Société Suisse des Auteurs (SSA), et de Teresa Vena, co-rédactrice en chef de Cinébulletin, les échanges ont mis en lumière les effets très concrets d’une éventuelle baisse de la redevance audiovisuelle.
Pour en rappeler le contexte, Teresa Vena est revenue sur la genèse de l’initiative, lancée en août 2023, qui vise à réduire de moitié la redevance. Afin d’en amortir l’impact, le Conseil fédéral a décidé d’en abaisser progressivement le montant de 335 à 300 francs d’ici à 2029. Une décision qui se traduit déjà par une coupe de 270 millions de francs dans le budget de la SSR, soit environ 17%, et par une vaste restructuration.
«On parle d’environ 900 suppressions de postes», a rappelé Teresa Vena. «Et ces réductions se font déjà sentir dans le secteur audiovisuel, notamment sur les reportages et les formats journalistiques.»
Une baisse supplémentaire à 200 francs aurait des effets encore plus lourds. Jusqu’à un tiers des postes pourraient alors être menacés. «Dans l’audiovisuel, aucun maillon de la chaîne ne serait épargné», a-t-elle souligné. La SSR reste en outre l’un des piliers du cinéma suisse: en 2024, elle investit des millions de francs dans le cadre du Pacte de l’audiovisuel, un engagement garanti jusqu’en 2027. Présente bien au-delà de la diffusion, elle intervient de la production à la promotion des œuvres, un équilibre aujourd’hui étroitement lié à ses ressources financières.
«Le cinéma suisse ne peut pas se passer de cet argent»
Interrogée sur la capacité du cinéma suisse à se passer de ces moyens, Salome Horber est catégorique: «Non. Et surtout pas pour les séries suisses.» Si les plateformes internationales sont désormais tenues d’investir en Suisse, «elles ne produisent pas pour autant des contenus suisses destinés au public suisse. Ils s'intéressent aux marchés plus importants, tels que l'espace germanophone». «Sans le financement de la SSR, beaucoup de projets ne verraient tout simplement pas le jour.»
“Sans le financement de la SSR, beaucoup de projets ne verraient tout simplement pas le jour.” Salome Horber, secrétaire générale de Cinésuisse
Jürg Ruchti a insisté sur l’ampleur des répercussions professionnelles: «Tous les métiers seraient touchés: les technicien·ne·s, les collaborateur·rice·s de la SSR, mais aussi les auteur·rice·s.» À l’appui, des chiffres: «La SSR investit près de 35 millions de francs dans la production indépendante par le Pacte. De plus, elle confère des mandats à l’audiovisuel indépendant à hauteur de 40 millions. Et environ 2 millions et demi de droits de diffusion sont versés chaque année aux scénaristes et réalisateur·rice·s suisses. Pour la branche, ce sont des montants nécessaires.»
Un impact régional marqué
La dimension régionale a également occupé une place centrale dans les discussions. Selon Salome Horber, une redevance à 200 francs fragiliserait l’ancrage régional de la SSR. «Les moyens risqueraient d’être redistribués en fonction du poids économique des ménages, ce qui favoriserait la Suisse alémanique», a-t-elle expliqué. «Les autres régions linguistiques seraient alors désavantagées. La SSR devrait en outre recourir davantage à des contenus étrangers, car leur achat est moins coûteux que la production de contenus suisses.»
Prise de position de Jean-Stéphane Bron
Le réalisateur et producteur Jean-Stéphane Bron, aussi membre de l’Aropa, s’est aussi exprimé à Soleure dans le cadre d’une autre conférence de presse avec les associations faîtières de la culture, qui s’opposent unanimement à l’initiative. «En Suisse, on a décidé collectivement que les carottes, le lait, les trains, les universités, devaient être subventionnés. Pourquoi? Parce que le marché seul ne peut assurer leur survie. Il en va de même pour le cinéma et la télévision. Nous sommes un trop petit marché pour que le cinéma, la télévision survivent sans soutien de l’État. Quand le monde déraille, un pays a besoin de médias forts, libres et de récits indépendants. Plutôt que de programmer son démantèlement et sa mort, on devrait chérir notre service public comme un trésor national.
Je suis convaincu que les Suisses et Suissesses sont attaché·e·s affectivement, sentimentalement, à leur télévision. Avec un budget coupé en deux, ce n’est pas une réforme, c’est un démantèlement pur et simple et à terme une disparition programmée. Est-ce vraiment cela que l’on veut?
La SSR est une infrastructure critique, comme les routes ou l’électricité, comme l’armée, comme les hôpitaux. Nous contribuons tous solidairement à ces infrastructures car on en a toutes et tous besoin. De même qu’on ne veut pas d’un hôpital à la carte, où seuls les riches pourront se payer tous les services, on ne veut pas d’une télévision à la carte. Affaiblir la SSR, c’est fragiliser notre pays. Il ne faut pas démanteler la SSR parce que «ça coûte». Il faut la protéger parce qu’elle tient le pays, surtout quand le monde déraille.»
Face à l’argument d’une redevance jugée trop élevée, Jürg Ruchti a rappelé une spécificité helvétique: «On ne peut pas faire la même chose avec moins. La SSR produit dans quatre langues, dans un petit pays.» Salome Horber a ajouté que la question dépasse celle des coûts: «Les contenus continueront d’être consommés, mais via des prestataires privés. Le budget des ménages ne baissera pas: il sera simplement réorienté.»
Teresa Vena a enfin rappelé la mission particulière du service public: «Par sa nature et ses obligations, la SSR garantit l’accès de toutes les populations à des contenus audiovisuels. C’est précisément cette fonction qui est aujourd’hui remise en cause.»
Plus largement, elle a pointé la difficulté persistante à faire reconnaître la valeur de la culture dans le débat public. «On entend parfois qu’il n’existe pas de culture suisse, ce qui est évidemment faux. Les récits, les pratiques, l’art de vivre construisent une culture. Et si ces contenus disparaissent, d’autres viendront les remplacer.»
Mobilisation et campagne
La rencontre s’est conclue sur les perspectives de mobilisation. Salome Horber a appelé à élargir la campagne au-delà des cercles culturels: «Il faut en parler partout: sur les podiums, sur les réseaux sociaux, dans les régions.» Une campagne spécifique pour le secteur du film est en cours, notamment via la plateforme sauvons-notre-culture.ch.
Pour Jürg Ruchti, les prochaines semaines seront décisives: «C’est une phase déterminante. La campagne doit sortir des milieux habituels. Nous devons tou·te·s en devenir les acteur·ice·s. » Plusieurs événements régionaux sont annoncés, notamment en Valais et en Suisse romande, afin de maintenir la mobilisation jusqu’à la votation du 8 mars.