Produire des films pour enfants en Suisse
© C-FILMS AG

Produire des films pour enfants en Suisse

Teresa Vena 9. Januar 2026

Toutes les principales instances de soutien en Suisse sont ouvertes aux films pour enfants – et pourtant, rares sont les projets qui voient réellement le jour. L’explication se trouve, au moins en partie, du côté des conditions actuelles de production.

copy linkshare facebookshare linkedinshare instagram

En comparaison avec d’autres pays, la Suisse produit très peu de films originaux pour enfants. Les rares films pour le jeune public sont le plus souvent des adaptations littéraires, comme les innombrables déclinaisons de « Heidi » ou encore « Papa Moll ». Le succès de «  Je m'appelle Eugen » a été réjouissant, car il a à la fois rappelé l’importance du roman de Klaus Schädelin et révélé le potentiel d’un récit clairement ancré en Suisse. Il est essentiel de raconter ce type d’histoires, qui permettent au jeune public de s’identifier et de découvrir un cinéma exigeant. Cela suppose toutefois un véritable savoir-faire ainsi qu’un système capable de faire éclore des idées et des initiatives.

C’est pour poser les bases d’un tel environnement que s’est constituée, il y a quelques années, l’AG Kinderfilm, qui mène un travail de lobbying au niveau national. Mais ces efforts restent embryonnaires en Suisse, en comparaison avec ce qui se fait à l’étranger. Il s’agit désormais de sensibiliser la branche afin de développer des compétences professionnelles et mettre en place des mesures de soutien efficaces.

Un travail de sensibilisation

Cela implique notamment de reconnaître que l’écriture destinée aux enfants obéit à des logiques spécifiques, différentes de celle qui s’adresse aux adultes. Partant de ce constat, le Pour-cent culturel Migros a inscrit en 2023 le thème « Récits pour les enfants » dans son programme de mentorat « Double Film » (voir CB 538), dont a bénéficié Mirjam von Arx avec l’accompagnement du dramaturge allemand Rüdiger Hillmer.

Celui-ci intervient également dans le programme quadriennal de Suissimage « Développement de films pour enfants », dont 19 des 58 projets de long métrage déposés ont été retenus et accompagnés par des spécialistes internationaux. Le nombre élevé de dépôts montre à quel point l’initiative répond à un besoin réel (voir CB 548). Suissimage donne un signal supplémentaire en prolongeant le soutien à la phase de développement par une aide à la production. Au moment du bouclage, les projets appelés à bénéficier de l’enveloppe globale de 1,5 million de francs n’étaient pas encore déterminés. Mais les échanges avec les candidat·e·s ont montré les espoirs placés dans cette aide, d’autant que la confiance dans la reconnaissance de tels projets par d’autres instances reste faible.

Slider image
« Mein Name ist Eugen » de Michael Steiner © C-FILMS AG

Dans le rapport annuel 2024 de la Zürcher Filmstiftung, on apprend que, entre 2021 et 2024, la fondation a reçu au total 47 demandes de soutien pour des films destinés à un jeune public, dont 17 ont été accompagnés en développement et huit en production. Les demandes déposées en 2024 en représentaient une part notable : 19 projets soumis, dont quatre soutenus en développement et trois en production. Globalement, les films pour enfants ne constituent toutefois que 5 % de l’ensemble des demandes reçues. Media Desk Suisse affiche des tendances similaires, alors même que les projets jeune public peuvent bénéficier d’un bonus. Jusqu’à cinq projets y sont déposés chaque année, dont jusqu’à trois obtiennent un soutien.

Si le nombre de films pour enfants réalisés est si faible, est-ce parce que trop peu de demandes sont déposées, faute d’intérêt ? Ou, inversement, est-ce parce que les chances de succès semblent trop faibles que peu de dossiers sont soumis ? En principe, les institutions suisses de soutien sont ouvertes à ce type de films. Mais une fois en évaluation, ces projets se retrouvent en concurrence directe avec tous les autres, jugés par les mêmes commissions et selon les mêmes critères de réussite et d’exploitation.

Vers un soutien plus ciblé ?

Katrin Renz, productrice chez Tellfilm, dispose aujourd’hui d’une réelle expertise dans le domaine des films pour enfants et tout public. Elle a notamment coproduit « Der Prank » avec l’Allemagne, grâce au programme « Der besondere Kinderfilm ». Ce dispositif, soutenu par l’ensemble des organismes de financement et des chaînes de télévision allemandes, garantit à chaque projet retenu un budget de 3 millions d’euros. Une initiative qui traduit à la fois un positionnement clair en faveur de ce type de films, mais aussi la volonté de concentrer un savoir-faire spécifique.

“La branche doit conserver la liberté de définir elle-même ses priorités”
Nadine Adler Spiegel

Lorsque la direction de la section Cinéma avait laissé entendre que l’Office fédéral de la culture pourrait accorder davantage d’importance aux films pour enfants et tout public, de réels espoirs avaient émergé, raconte Katrin Renz. On y avait vu un signe de changement. Mais dans les nouveaux régimes d’encouragement 2026-2028, il n’est finalement question que de « diversité des genres », une formulation qui englobe certes les films pour enfants, mais sans leur conférer de statut spécifique. Nadine Adler Spiegel, co-directrice de la section Cinéma, précise qu’une sensibilisation des commissions est prévue, afin que des projets davantage orientés vers le marché – et pas uniquement pensés pour les festivals – puissent également être soutenus. Aucun accent ne sera donc mis sur les films destinés au jeune public. « Il ne fait aucun doute que les films familiaux sont particulièrement adaptés à un large public, puisqu’ils parlent à la fois aux jeunes et aux adultes. Mais nous ne souhaitons pas fixer de directives spécifiques : la branche doit conserver la liberté de définir elle-même ses priorités », poursuit Nadine Adler Spiegel.

Katrin Renz estime que la situation est plus complexe. Un film pour enfants coûte automatiquement plus cher : les durées de tournage doivent être réduites conformément à la réglementation, ce qui allonge mécaniquement le temps de production, et les enfants requièrent un encadrement spécifique. Si ces besoins ne sont pas pris en compte par les instances décisionnelles, ces projets se retrouvent en concurrence directe avec des films qui ne sont pas soumis aux mêmes contraintes – mais pour un budget identique. Et d’après son expérience, la productrice estime peu probable que les plateformes de streaming s’intéressent à des projets de films originaux destinés aux enfants via les fonds de la « Lex Netflix ». À ce stade, la SSR apparaît comme le partenaire le plus prometteur pour les projets qu’elle développe actuellement, le film familial « Nella und das verrückte Haus an der Magnusstrasse » (scénario Julia Tal, réalisation Karin Heberlein), ainsi que la coproduction minoritaire « Heart Beats », de la réalisatrice suisse Johanna Lietha.

Lesen Sie auch