Beliebigkeit der Presse
In seinem neuesten Film zeichnet Hong Sang-soo ein düsteres Bild vom Zustand der Filmkritik und der Medienkrise insgesamt.
Adrien Kuenzy 29. Oktober 2026
Peut-on continuer à regarder les films de Roman Polanski ou de Gérard Depardieu sans cautionner leurs actes ? Et que faire de ces œuvres lorsque leur créateur·trice est accusé ou condamné ? Réunis à Sion, quatre spécialistes de la culture et du cinéma se sont penchés sur une question devenue incontournable depuis le mouvement #MeToo.
Les films de Roman Polanski restent parmi les plus admirés de l'histoire du cinéma. Pourtant, les accusations visant leur réalisateur ont changé le regard d'une partie du public sur son travail. Même dilemme avec Gérard Depardieu, dont certaines œuvres sont devenues difficiles à regarder sans penser aux affaires judiciaires concernant l'acteur. Faut-il pour autant renoncer à les diffuser ? « Moi, j'ai un problème, j'aime beaucoup les films de Polanski. Et puis j'ai un autre problème, ce qui est différent, je n'arrive plus à écouter des chansons de Bertrand Cantat », reconnaît Olivier Moeschler, sociologue de la culture et chercheur associé à l'Université de Lausanne.
Cette contradiction était au cœur d'une table ronde organisée en septembre par la Valais Film Commission, au Studio13, à Sion. Autour de la modératrice Laude-Camille Chanton, quatre intervenant·e·s ont tenté de répondre à cette interrogation : peut-on séparer l'œuvre de l'artiste après des accusations ou des condamnations ?
Pour Christine Salvadé, responsable des contenus culturels à la RTS, la question se pose au sein du service public. Car programmer un film ne relève pas uniquement de sa qualité artistique. Il faut aussi, bien sûr, tenir compte du contexte et du public auquel il s'adresse. La RTS a notamment été confrontée à ce dilemme au tournant de l'année 2024, après la diffusion d'un numéro de « Complément d'enquête » consacré à Gérard Depardieu en décembre 2023. Alors que des films avec l'acteur devaient être programmés dans la foulée, la chaîne avait finalement renoncé à les diffuser dans ce contexte-là, en pleine fêtes de fin d’année.
Une décision exceptionnelle, selon Christine Salvadé, qui ne signifiait pas que ces œuvres devaient définitivement disparaître des écrans. « Il y a aussi le moment », souligne-t-elle. La télévision conserve ainsi la possibilité de différer une diffusion, sans pour autant y renoncer à l'avenir. « Nous avons aussi ce devoir de transmettre un patrimoine cinématographique », rappelle la responsable.
Une décision exceptionnelle, selon Christine Salvadé, qui ne signifiait pas que ces œuvres devaient définitivement disparaître des écrans. « Le moment de la diffusion, et la perception du public dans un contexte particulier, est à prendre en compte », souligne-t-elle. La télévision conserve ainsi la possibilité de différer une diffusion, sans pour autant y renoncer à l'avenir. « Nous avons le devoir de transmettre un patrimoine cinématographique », rappelle la responsable.
Une déprogrammation peut aussi pénaliser les nombreux professionnel·le·s ayant participé au film. Car derrière un·e réalisateur·trice ou un·e acteur·trice, ce sont parfois des centaines de technicien·ne·s, décorateur·trice·s et producteur·trice·s qui ont contribué à sa réalisation. « On voit cet auteur toujours tout seul, mais en fait il y a tout un réseau d'argent, d'entreprises derrière. Ça pèse lourd », relève Olivier Moeschler.
Faut-il laisser au public la responsabilité de trancher ? C'est la position défendue par Johan Rochel, docteur en droit et philosophe, qui participait aux échanges à distance depuis Zurich. Pour lui, plusieurs approches sont possibles. Certains considèrent que l'œuvre existe indépendamment de son·sa créateur·trice, tandis que d'autres estiment qu'elle reste indissociable de son parcours. Entre les deux, une position plus nuancée consiste à tenir compte du contexte dans lequel elle a été créée, sans pour autant la réduire à la personnalité de son auteur·trice.
Reste qu'aimer une œuvre ne signifie pas forcément vouloir soutenir financièrement son·sa auteur·trice. « Par l'achat que vous faites, par le soutien que vous donnez à un artiste, vous envoyez un signal à l'artiste, mais aussi plus largement au marché », explique Johan Rochel. Le philosophe prend notamment l'exemple de Patrick Bruel et des polémiques entourant ses concerts en Suisse romande. Libre à chacun d'acheter ou non un billet. Mais de là à empêcher un artiste de se produire, il y a un pas que le philosophe se garde de franchir, notamment au nom de la liberté d'expression et de la liberté économique.
Olivier Moeschler nuance toutefois cette approche. Pour le sociologue, les institutions financées par des fonds publics ne peuvent pas se décharger entièrement de leur responsabilité sur les spectateur·trice·s. D'autant que les exigences envers le milieu culturel se sont multipliées ces dernières années, notamment en matière d'égalité, d'écologie et de conditions de travail.
Car au-delà de la diffusion des œuvres, c'est aussi la manière dont elles sont produites qui est remise en question depuis #MeToo. « Un artiste doit pouvoir provoquer, déranger, explorer des zones inconfortables, raconter des choses qui ne correspondent pas nécessairement à la morale dominante d'une époque », défend Katerina Skila, scénariste, réalisatrice et membre du comité exécutif de SWAN, le réseau suisse des femmes de l'audiovisuel. « Mais cette liberté artistique ne donne évidemment aucun droit particulier dans une vie réelle. Être un·e grand·e réalisateur·trice, un·e grand·e acteur·trice, un·e producteur·trice ne place personne au-dessus de la loi, ni au-dessus des règles élémentaires du respect des autres. »
Une distinction qui semble faire l'unanimité parmi les intervenant·e·s. « Je pense qu'il faut tordre le cou à cette idée que forcément un génie peut tout se permettre, qu’on peut tout lui passer, et qu’à l’inverse un artiste éthique est forcément moins bon », insiste Christine Salvadé. Katerina Skila rappelle toutefois que les rapports de pouvoir restent très inégaux dans le cinéma, une industrie historiquement dominée par les hommes. Face à un·e producteur·trice ou à un·e réalisateur·trice tout·e-puissant·e, un·e jeune comédien·ne ne fait pas toujours le poids, d'autant que la suite de sa carrière peut dépendre de leurs décisions.
Les mentalités commencent néanmoins à évoluer. Olivier Moeschler cite notamment l'apparition des coordinateurs d'intimité sur les tournages, chargés d'encadrer les scènes sensibles. Leur rôle va d'ailleurs au-delà des scènes sexuelles, puisqu'il s'agit aussi de protéger les comédiens face à certaines situations de violence physique ou psychologique.
Qu'en est-il des films déjà réalisés ? Le cas du « Dernier Tango à Paris », de Bernardo Bertolucci, a notamment alimenté les discussions. Sorti en 1972, ce classique du cinéma, avec Marlon Brando et Maria Schneider, reste entaché par les conditions de tournage d'une scène d'agression sexuelle. Pas question pour autant de le faire disparaître des écrans, estime Katerina Skila. La réalisatrice plaide plutôt pour une contextualisation, afin que le public connaisse aussi les circonstances dans lesquelles le film a été tourné.
Olivier Moeschler partage cet avis. Pour le sociologue, il faudrait sortir de l'opposition entre « œuvre autonome » et « œuvre à censurer ». Une manière de continuer à montrer ces films, tout en expliquant au public les circonstances dans lesquelles ils ont été réalisés.
Une contextualisation plus simple à mettre en place dans une salle de cinéma, lors d'une présentation ou d'un débat, que sur les plateformes de streaming. Christine Salvadé met toutefois en garde contre le risque de voir certaines œuvres disparaître, au détriment de la transmission du patrimoine culturel. « Je pense que c'est vraiment très dangereux d'invisibiliser [...] les œuvres qui marquent leur époque », prévient-elle.