« Si je me filme seul, je suis narcissique. Si je ne filme que les autres, on ne comprend pas pourquoi je parle de ce sujet. L’équilibre doit se trouver quelque part entre les deux. » Voilà en substance la motivation du cinéaste Filippo Demarchi lorsqu’il prépare un documentaire sur son burn-out. Et lorsqu’il prononce ces mots inspirés par ceux d’Agnès Varda, il justifie sa propre mise en scène, en tant que personnage à part entière, dans une histoire qui, après tout, est la sienne… mais pas seulement. « Osteria all’undici », c’est aussi l’histoire d’un lieu, un café-restaurant tessinois sans prétention et établissement de réinsertion professionnelle.
Dans un constant aller-retour entre différentes histoires personnelles, celle du cinéaste d’une part, mais aussi celles de ses proches et de ses rencontres à l’Osteria, tous·tes questionnant leur rapport à la santé mentale, un récit commun se révèle. Partir d’un lieu permet aussi de s’ancrer à quelque chose de tangible, un moyen de créer un espace défini, une safe place, tant pour le cinéaste que pour les personnes qui la traversent. « Ce lieu était pour moi une façon de m’accrocher à une histoire plutôt qu’à des personnages qui peuvent aller ou venir au cours d’un projet, explique Filippo Demarchi. Avec ce genre de film, on ne peut pas savoir jusqu’à quand les gens accepteront de partager ; tourner à l’Osteria est un moyen de les mettre en confiance. »
Laisser une trace
Avec « La mia danza », son précédent moyen métrage, le réalisateur croisait déjà une expérience personnelle, son rapport à la danse et à son père, avec d’autres récits de jeunes danseur·euse·s d’une école tessinoise. Trouver cet « équilibre entre les deux » est un procédé délicat. Filippo Demarchi avoue souvent remettre en question sa démarche. « À quel point est-ce que je vole les histoires des autres pour mes films ? La mise en scène de mon burn-out, c’est aussi à la limite du spectaculaire », explique le réalisateur. Pour remédier à ce risque, il lui tient de rendre ses intentions le plus transparentes possible. « En présentant “ Osteria all’undici ” aux différents personnages, c’était clair dès le début. Je leur disais : “ Parlons de l’Osteria, mais parlons surtout de nos conditions, de nos maladies mentales, de nos psychiatres, de comment on est traité·e·s par la société. ” » Créer, pour Filippo Demarchi, c’est créer ensemble, que ce soit avec ses personnages ou avec son équipe. « Quand Filippo m’a contacté pour ce projet, très personnel et intime, j’ai compris qu’il avait besoin, à ses côtés, d’une personne qui le connaisse de près, d’un ami, raconte Nikita Merlini, chef opérateur du documentaire. Cela a sans doute permis de transformer la confiance que nous avons l’un envers l’autre en une force créative. »
Un « nous » qui apparaît dès le début du processus et qui reste central à toutes les étapes de création. Une démarche collaborative, qui, dans le cadre d’un sujet comme la santé mentale, vaudra souvent d’être qualifiée de thérapeutique. Une ambition désavouée, du moins en partie, par Filippo Demarchi. Selon lui, il s’agit plus de témoigner d’un évènement marquant de sa vie que de donner des outils thérapeutiques pour les autres. Malgré le caractère collectif des films de Filippo Demarchi, leur but ne peut être autre qu’un « film pour soi », sans quoi ils perdraient leur sincérité. Pour le cinéaste, c’est assez simple de « tirer le voile sur les périodes difficiles de la vie, de les masquer sur le CV » ; les traduire en projet artistique demande certes plus d’effort et une mise à nu, mais permet selon lui de répondre au besoin essentiel de laisser une trace. Le cinéaste s’est d’ailleurs largement inspiré du journal intime qu’il a tenu durant sa convalescence pour nourrir les voix off qui rythment le documentaire.
Le réalisateur entend poursuivre sa démarche et continuer à explorer des chaînons estompés de ses souvenirs personnels et familiaux, tout en tissant des liens avec d’autres histoires que la sienne.