Les espoirs suisses au Prix du cinéma européen
Parmi les nominés pour les European Film Awards, on trouve également des candidat·e·s suisses.
12 juillet 2015
L’année 2014 a été une nouvelle fois riche en productions documentaires, mais où en est-on réellement?
« Un pays sans cinéma documentaire est comme une famille sans album de photos. Une mémoire vide. » Fernand Melgar cite ici Patricio Guzmán, réalisateur chilien reconnu pour ses nombreux documentaires sur l’histoire de son pays.
L’an dernier en Suisse, 89 déclarations d’intention de films documentaires ont été déposées auprès de l’Office fédéral de la culture, 31 ont obtenu le sésame. Ce sont douze documentaires soutenus de plus que l’année précédente et six fois plus qu’il y a trente ans. Le cinéma documentaire suisse, adoubé depuis un certain temps comme notre meilleur passeport cinématographique dans le monde, se porte apparemment bien, mais ne serions-nous pas arrivés à un point de saturation ? Chaque semaine, c’est en tout cas un nouveau documentaire qui sort en salle et qui tente de gagner les faveurs du public. Reprenons alors Guzman, et partons d’un premier constat: notre pays produit de belles, parfois très belles (parfois moins, bien entendu) et nombreuses photos pour son grand album de famille. Il n’est alors pas question de savoir si l’on en fait trop aujourd’hui, mais plutôt de savoir comment se fait ce travail.
Expansion mondiale du genre
Pour Luciano Barisone, directeur artistique du festival Visions du Réel à Nyon, le cinéma documentaire est en train de prendre de plus en plus d’importance dans le monde. Il en veut pour preuve l’initiative du festival de Cannes, qui a pris le parti de créer, pour la première fois cette année, un prix qui récompense le meilleur film documentaire, toutes sections confondues, sous le patronage de la Société civile des auteurs multimédias, en partenariat avec l’Ina et présidé par la réalisateur franco-cambodgien Rithy Panh. « C’est un signal important dénotant l’importance grandissante que prend désormais le cinéma documentaire », souligne-t-il. Et d’ajouter que depuis maintenant trois ans, Visions du Réel est appelé à faire partie soit du Marché du film de Cannes soit de l’European Film Market de la Berlinale. « Si les marchés de festivals majoritaires font un pas en avant et que les plus grands festivals au monde souhaitent installer le genre documentaire, cela veut dire que ce dernier a bel et bien gagné en importance. En cinq ans à Nyon, nous sommes passés de 20’500 présence à plus de 35’000 cette année - tout en sachant que le nombre de professionnels est quant à lui resté plus ou moins stable, preuve que le public lui aussi se tourne davantage vers le documentaire. »
En termes de production, le réalisateur romand Fernand Melgar estime quant à lui que s’il existe aujourd’hui énormément de demandes pour faire du documentaire, cela est également dû au fait qu’il n’y a plus suffisamment d’argent pour faire de la fiction et qu'en conséquences bon nombre de réalisateurs s’en remettent désormais au genre documentaire y trouvant alors le seul moyen de faire des films.
Cet état de bonnes intentions généralisé ne permet donc pas pour autant de se dire que tout va pour le mieux, malheureusement. Deux problèmes se posent aujourd’hui. Le premier est le circuit que traverse un documentaire à sa sortie. Car si les films sont pour certains de très grande qualité leur carrière en salle peut être décevante, sans compter ceux qui ne trouveront jamais la possiblité de se montrer sur grand écran. Le second est de savoir si à vouloir trop en faire, cela n’aurait pas à long-terme une incidence sur la qualité des oeuvres.
« Quelle puissance de feu à un documentaire qui sort en salle aujourd’hui, quel pouvoir peut-il avoir en termes de communication quand le budget d’un film ne dépasse que très rarement
les 500’000 francs? se demande Luciano Barisone. Combien de francs peut-on investir pour la promotion de ce film face à des blockbusters à 50 millions de francs qui en investissent au minimum un pour leur communication! Il faudrait dans l’idéal trouver des salles qui ne sont pas grandes mais qui garde le film à l’affiche, s’il est vraiment bon, pour un long moment.»
Fernand Melgar, membre du collectif lausannois Climage, explique quant à lui que l’essentiel pour un film est qu’il puisse trouver son public. «Pour «L’abri», j’ai fait le tour des festivals, 50 avant-premières en Suisse romande, près de 10’000 projection scolaires. C’est un long travail et le marché c’est extrêmement restreint. Mon dernier film est celui qui a reçu le plus de bonne critique, il n’empêche que «la Forteresse» a fait 50’000 entrées, «Vol spécial» 35’000 et «L’abri» 15’000 entrées. C’est un phénomène qui se généralise. On a en Suisse romande cette forte fuite du public. Les entrées en salle diminuent et c’est très difficile aujourd’hui de faire exister un film, mais j’y crois à chaque fois».
De plus, même si l’argument finit par sembler obsolète, c’est une réalité: le cinéma est de plus en plus cher. Ajoutez à cela la VoD, le streaming etc., et la vie d’un film en salle prend une toute autre tournure. «A Climage, nous faisons une espèce de guérilla. Cela fait trente ans que nous faisons des films, nous commençons alors à savoir que ce n’est pas parce que l’on fait un film que le chemin est évident. C’est souvent au moment où le film est terminé que le travail commence. Pour une production comme «L’abri» c’est autant de travail lié à la diffusion qu’au travail de réalisation. On fait alors un tour en salle, en dvd, à la télévision et enfin nous offrons nos films en accès en ligne gratuit (ndlr: voir encadré).»
Trouver les courage
Qu’en est-il de l’état de santé de notre cinéma documentaire? Luciano Barisone estime que la production suisse est remarquable en terme de construction d’un film, de ses qualités formelles, et de ses moyens techniques. Cependant, de temps à autre, dans le choix de sujets, le documentaire suisse peut rester quelque peu traditionnel. «Je pense qu’il y a des sujets qui peuvent dépasser la frontière du cinéma commercial, qu’il se situe ou qu’il montre une situation suisse avec un vrai point de vue.» Et de citer l’exemple du film de Simon Baumann présenté il y a deux ans à Visions du Réel «Zum Beispiel Suberg». Le film mettant en lumière un sujet qui pourrait facilement tomber dans la tradition du Heimat film, il renverse cependant les codes et devient une forme de refléxion originale sur ce que signifie aujourd’hui la citoyenneté. «Le film a été montré en Inde et le public s’est particulierement intéressé à cette problématique, un sujet applicable à leur réalité sur ce que signifie faire partie d’une communauté.»
Les documentaires suisses de qualité ne manquent pas, cela étant certains sujets récurrents donnant l’impression d’une diminution du courage stylistique et narratif des certains films se fait également ressentir. Le genre documentaire est plus facile d’accès pour des raisons techniques tout d’abord et économaiques dans un second temps, serait-ce paradoxalement son plus gros défaut? «C’est vrai que faire un documentaire est concrètement à la portée de tous, mais les sujets eux ne le sont pas!» rappelle Luciano Barisone.
Et les sujets justement semblent divergés que l’on se trouve d’un côté ou de l’autre de la Sarine. “Il existe un très grand clivage entre la Suisse romande et la Suisse alémanique au niveau des thèmes et sujets abordés, relève quant à lui Fernand Melgar, et celui-ci n’est pas selon moi lié au courage des réalisateurs, mais plutôt à l’appui que nous offre ici la télévision suisse romande (RTS). Nous avons comme partenaire principale la RTS qui nous demande et nous encourage à porter un regard sur notre société, en Suisse alémanique c’est tout le contraire et il est très difficile d’obtenir le soutien de la télévision publique. C’est un problème, mais il n’empêche pas pour autant ses cinéastes à faire des films forts et pertinents que j’ai pu découvrir de part ma participation à l’académie du cinéma suisse.»
Ce soutien de la RTS est une aubaine pour les Suisses romands, c’est un fait indéniable, mais ne risquent-ils pas alors de formater certaines productions? «Je ne pense que la télévision entre dans un film comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, elle pose des contraintes qui lui sont propres et c’est à la production et au réalisateur de discuter pour faire respecter leurs impératifs.»
Enfin, a tant s’y intéresser, le documentaire suisse ne serait-il pas sur le point de faire ombrage à la fiction? A l’époque de la Nouvelle vague, la fiction reignait en maître sur ses terres, puis, elle a dû faire place à la déferlente documentaire. «Lla fiction suisse est en très bonne santé et nous avons aujourd’hui toutes les prémisses pour avoir un cinéma de fiction à nouveau fort, estime Luciano Barisone. Mais c’est un nouveau cinéma de fiction qui prend l’exemple sur le documentaire, et travaille avec une formule qui est un peu différente.»
Winnie Covo