Des épisodes de 30 secondes à 15 minutes, bourrés de conflits et de rebondissements : les microséries suscitent en Chine un engouement massif. Le secteur, qui attire de jeunes acteur·trice·s fraîchement diplômé·e·s des écoles d’art dramatique, tourne à un rythme effréné, avec des plannings souvent élaborés à la volée, voire improvisés, dans les studios de Hengdian.
Sur YouTube, on trouve des compilations de microséries montées les unes à la suite des autres, une pratique qui contredit leur principe de brièveté mais offre un bon panorama des contenus les plus populaires. Adaptés aux temps de trajet et plus largement au quotidien fragmenté du public, ces formats ultracourts offrent une dose rapide de divertissement ou de détente, d’où leur immense popularité.
Des stéréotypes ressuscités
Le contenu des microséries puise largement dans les stéréotypes de genre et de relations, alimentant des fantasmes romantiques traversés de clichés familiers : rivalités au sein de familles aisées, amours nés de mariages arrangés, tensions avec les beaux-parents ou au sein de la fratrie, ou encore histoires d’amour « impossibles », très répandues dans les récits asiatiques.
Les personnages sont parfaitement lisses et conformes à des normes de beauté très conventionnelles : les femmes sont minces et soigneusement maquillées, les hommes affichent des corps musclés. Tous·tes sont, ouvertement ou non, ultrariches et habillé·e·s de manière ostentatoire. La mise en scène joue régulièrement sur une sexualisation implicite, avec par exemple des bagarres sous la douche ou des chemises trempées et transparentes. Les figures masculines sont présentées comme viriles et dominantes, déterminées à sauver l’héroïne et à l’impressionner avec leur fortune et leur influence. Les personnages féminins, eux, se retrouvent sans cesse en situation de détresse, souvent à cause de beaux-parents dépeints comme violents. Les antagonistes sont généralement des membres de la famille en quête de faveur ou d’héritage, soumis à l’autorité de figures aînées. Les mêmes schémas se déclinent dans des contextes historiques. Certaines intrigues utilisent même le motif de la renaissance ou de l’immortalité : une grand-mère morte en 1955 peut renaître en 2025 dans le corps d’une jeune fille de 18 ans, tandis qu’une femme âgée de 3000 ans conserve l’apparence d’une adolescente.
L’envers d’un marché florissant
Selon le « White Paper on the Development of China’s Microdrama Industry », le marché chinois des microséries atteignait en 2024 un volume de 50 milliards de yuans, soit environ 5,40 à 5,56 milliards de francs suisses. Des plateformes majeures comme Hong Guo comptent désormais plus de 212 millions d’utilisateur·trice·s actif·ve·s par mois. En juin 2025, elle affichait une croissance de 179 % par rapport à l’année précédente, dépassant la plateforme de vidéos longues Youku. Le marché international se développe lui aussi à grande vitesse, avec un rôle central tenu par les États-Unis.
Malgré leur popularité, les microséries font face à d’importants défis. En Chine, la concurrence est féroce et il devient difficile de proposer des contenus originaux, tant les productions se ressemblent. Les coûts de production et de marketing augmentent, tandis que les autorités durcissent les exigences pour aligner les contenus sur la ligne officielle de « l’énergie positive » et sur des valeurs jugées conformes. La dynamique du « gagnant rafle tout » s’accentue, tandis que les contenus gratuits fragilisent les offres payantes, poussant de nombreuses plateformes à revoir ou à restructurer leurs modèles économiques. En 2025, plusieurs entreprises majeures du secteur ont été accusées de retards de paiement et de licenciements. À cela s’ajoutent des conditions de travail particulièrement inquiétantes : dans la réalisation, on peut travailler jusqu’à 20 heures par jour pour finaliser une microsérie en une semaine. Plusieurs jeunes cinéastes seraient décédé·e·s cette année d’un infarctus lié au surmenage.
Si les microséries sont parfois jugées triviales, elles constituent pourtant un phénomène social impossible à ignorer. Elles reflètent une population qui cherche dans le divertissement un exutoire à ses frustrations quotidiennes. Dans cet univers, les protagonistes – projections idéalisées du public – sont aisément riches, d’une beauté saisissante, adulé·e·s par leur partenaire, et voient leurs problèmes dissipés grâce à des solutions commodes, souvent tombées du ciel. Cette aspiration ne peut que s’accentuer face aux difficultés économiques qui touchent aujourd’hui l’ensemble du monde.