« Sans cadre juridique, l’intelligence artificielle est une porte ouverte à tous  les abus »
Pascal Kaufmann au travail. © Mindfire Foundation

« Sans cadre juridique, l’intelligence artificielle est une porte ouverte à tous les abus »

Propos recueillis par Adrien Kuenzy 20 mars 2025

Face aux géants américains et chinois, notre pays doit-il tracer sa propre voie en IA ? Pour Pascal Kaufmann, fondateur de SwissGPT, l’enjeu est avant tout une question de souveraineté et de valeurs.

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La Suisse devrait-elle développer sa propre IA ?

Oui, parce que l’IA est une question de souveraineté. Si elle est contrôlée par les États-Unis ou la Chine, ce sont eux qui en fixeront les normes. La Suisse a un savoir-faire reconnu – Google a installé son plus grand centre de recherche en IA à Zurich –, mais nous restons trop fragmenté·e·s. Si nous ne faisons rien, nous serons dépendant·e·s de technologies étrangères qui ne reflètent pas nos valeurs.

Une IA suisse ou européenne peut-elle rivaliser avec OpenAI ou Google ?

Si l’objectif est de créer un modèle aussi gigantesque que ceux des Américain·e·s ou des Chinois·es, non, c’est impossible, du moins à ce jour. Ils·elles investissent des milliards et disposent d’une puissance de calcul immense : toute l’Europe réunit à peine 5 % de celle des États-Unis. Mais la Suisse n’a pas à copier ces modèles. Son atout est ailleurs : plutôt que de tout recommencer, nous devons nous concentrer sur des applications ciblées et l’optimisation de modèles open source. C’est ce que nous faisons avec SwissGPT, en adaptant ces modèles aux besoins de secteurs spécifiques où la valeur ajoutée pour les utilisateur·trice·s est réellement créée.

L’Europe tente pourtant de créer un modèle souverain avec Open Euro LLM. La Suisse devrait-elle y participer ?

Encore une fois, l’Europe fait fausse route en voulant rivaliser avec les géants américains et chinois. Elle manque de ressources et d’unité pour un tel projet. Ce serait comme vouloir recréer Google Maps de zéro : inutile. OpenAI a déjà cartographié la connaissance mondiale. Plutôt que tout refaire, mieux vaut adapter et optimiser les modèles existants.

Comment une souveraineté technologique pourrait-elle avoir un impact sur l’industrie du cinéma en Suisse ?

Le cinéma est un cas particulier, car il ne s’agit pas d’un secteur où la souveraineté des données est un enjeu central. Contrairement à la santé ou à la gouvernance, on ne parle pas ici de données sensibles. Cela signifie que les réalisateur·trice·s suisses peuvent en théorie utiliser les meilleurs outils disponibles sur le marché, qu’ils soient américains, chinois ou européens. L’important, ce n’est pas tant la provenance de l’IA, mais ce qu’on en fait. Là où la Suisse peut faire la différence, c’est dans l’intégration intelligente de l’IA dans des processus créatifs précis.

Vous pensez que l’IA va remplacer la créativité humaine ?

Pas remplacer, mais surpasser. La créativité repose sur la recombinaison d’éléments existants de manière inédite. Un scénariste puise dans ses références, tandis qu’une IA peut analyser des milliers de films et proposer de nouvelles idées. Nous avons mené une expérience : cinq personnes devaient trouver un moyen de décrocher une banane accrochée au plafond. En 30 minutes, elles ont imaginé une douzaine de solutions créatives. En quelques secondes, l’IA en a généré 300, parfois bien plus ingénieuses. Selon moi, le cinéma connaîtra la même évolution : les réalisateur·trice·s qui utiliseront l’IA auront une longueur d’avance car ils·elles guideront une puissante machinerie maîtrisant la créativité.

Des débats sont en cours pour protéger les acteur·trice·s contre l’usage non autorisé de leur image et de leur voix par l’IA. La Suisse devrait-elle aussi encadrer ces pratiques ?

C’est un vrai sujet. Sans cadre juridique, l’IA est une porte ouverte à tous les abus. En Suisse, nous avons les ressources pour concevoir une IA mieux encadrée. Chez SwissGPT, nous travaillons directement avec des entreprises et des institutions, ce qui permet de garantir un usage responsable. Si une IA est développée pour être accessible à tous, il devient presque impossible de contrôler les dérives.

Que manque-t-il à la Suisse pour s’imposer sur la scène de l’IA ?

De la collaboration. Nos centres de recherche sont excellents, mais ils fonctionnent trop souvent en vase clos. Même les initiatives comme Swiss AI rassemblent des institutions, mais pas toujours les chercheur·euse·s entre eux·elles. Un domaine où la Suisse peut exceller, c’est la robotique humanoïde. Nous avons une tradition d’ingénierie et de haute précision, combinée à une expertise en IA et en capteurs intelligents. En misant sur cette synergie, nous pourrions devenir leaders dans la conception de robots intelligents, plutôt que de tenter de rivaliser avec les géants des modèles linguistiques.

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