Quand l’école encourage l’entêtement

Quand l’école encourage l’entêtement

12 juillet 2015

La filière vidéo de la Haute Ecole de Lucerne se consacre au genre documentaire et à l’essai filmique. Nous avons voulu
connaître les raisons de cette spécialisation ainsi que les autres spécificités de la formation. Visite à Lucerne.

copy linkshare facebookshare linkedinshare instagram

Un homme au volant de sa voiture penètre dans la forêt. Il se promène nu parmi les arbres, se roule dans la boue, rampe sur le sol en grognant, comme s’il avait perdu la tête. Les couleurs et la lumière scintillante rappellent une scène de cauchemar de Lars von Trier. Au moment où l'on se demande si l'on a affaire à un exercice de style survient, avec un timing parfait, le retournement, la chute qui apporte au court métrage tout son mordant : l’homme retourne à sa voiture en toute sérénité, apparemment en pleine possession de ses moyens, s’essuie, enfile sa chemise blanche puis son costume et s’en va. Comme s’il s’était agi de sa pause de midi avant de retourner au bureau. « Firnis » (2014), le court métrage de six minutes de Yannick Mosimann, a déjà été présenté dans plusieurs festivals en Suisse et à l’étranger. Il s’agit d’une réalisation de deuxième année en filière vidéo à Lucerne. Le film incarne dans une certaine mesure un style ou une approche à laquelle l’école voue une attention particulière : le surprenant, le non conventionnel, « la griffe, l’approche personnelle », selon le site Internet de l’école. « Nous exigeons de nos étudiants le courage d’expérimenter. Il doivent oser se libérer des conventions pour s’aventurer sur les sentiers expérimentaux et faire sauter les barrières classiques des genres », peut-on y lire. La formation est centrée autour des formes documentaires, essayistes et expérimentales.

 

Issue du département des Beaux-Arts

Mais d’où vient ce choix des priorités ? Pourquoi cette mise à l’écart implicite du film de fiction ? Et pourquoi la filière porte-t-elle – encore – l’intitulé Vidéo ? Ne serait-ce pas une relique des années 1980 ? Le bureau d’Edith Flückiger est situé à la Baselstrasse, dans l’un des plus anciens bâtiments appartenant à la Haute Ecole de Lucerne. L’artiste et professeure, ancienne journaliste, dirige la filière depuis 2007. Elle y a elle-même étudié au début des années 1990. Pourquoi donc le choix de la « vidéo » ?

Flückiger explique que cela s'est fait pour des raisons historiques. La décision de se limiter à ce format fut prise dès l’inauguration de la nouvelle filière en 1992. Avec cette désignation, on marquait aussi une certaine parenté avec l’art vidéo. La filière vidéo est issue du département des Beaux-Arts et a été mise sur pied par des personnes intéressées aux liens entre l’art et la vidéo (Charles Moser et Käthe Walser) ou issues du cinéma documentaire (Tobias Wyss). Et grâce à la présence du festival international de cinéma et vidéo Viper, une fois par année, Lucerne devenait le point de mire de la scène d’art vidéo et du film expérimental – du moins jusqu’au déplacement du festival à Bâle en 2000. Les transgressions sont encore aujourd’hui au programme de la Haute Ecole spécialisée. « Ce sont les zones frontière qui nous intéressent, le brouillage des genres, les formes expérimentales. Nous cherchons surtout à explorer les marges. » Mais pourquoi exclure la fiction ? « Parce que la Suisse n’a pas besoin d’une formation en fiction de plus. Nous ne pouvons pas et ne voulons pas entrer en concurrence avec Zurich, cela n'aurait aucun sens », dit Flückiger. «Mais cela ne veut pas dire que des éléments fictionnels ne soient pas admis – il y a de la mise en scène dans le documentaire aussi, même si nous n’enseignons pas le travail avec les acteurs. » Mais peut-on vraiment remettre en question et en finir avec les définitions de genres, sans avoir étudié et exercé les modèles établis ? N’est-ce pas trop demander à de jeunes étudiants ? Cela pourrait l’être, répond Flückiger en riant, mais nous ne commençons pas directement avec une remise en question.

Dans un premier temps, les connaissances de base sont assurées par des cours sur le son, la caméra et le montage ainsi que sur la théorie du cinéma et la dramaturgie. De toute façon, il s’agit davantage d’une approche : « Nous ne disons pas ‘‘ vous devez travailler de manière expérimentale ’’, ce n’est pas quelque chose qui peut s’imposer. Chez nous, chacun a le droit de tourner des documentaires classiques. En revanche, nous pouvons éveiller l’intérêt pour le non conventionnel et encourager à faire des essais, à chercher quelque chose de personnel, au lieu de commencer par s’orienter en fonction de ce que l’on a déjà vu. Les expériences peuvent aussi échouer. Et nous apprendre beaucoup au passage. » C’est aussi pour cette raison qu’interviennent à Lucerne des enseignants provenant d’autres domaines. Récemment, c’est l’artiste-installateur Max Philipp Schmid qui a donné un workshop d’une semaine, lors duquel les étudiants purent s’essayer au travail avec beamers, moniteurs et projections. « Ils y apprennent à occuper l’espace avec l’image en mouvement, à l’affranchir de l’écran de projection. Souvent, leur travail ultérieur avec la caméra et le montage y gagnent en liberté. »

 

Entre autobiographie et Mockumentary

Les films réalisés dans le cadre des modules ainsi que les travaux de diplôme de la volée 2014 montrent la diversité des interprétations que donnent les étudiants au genre documentaire. Presque tous les films ont été sélectionnés par des festivals en Suisse et à l’étranger. Le beau film de diplôme « Denn sie wissen, was sie tun » (« Parce qu’ils savent ce qu’ils font »), coproduit par la SRF, se veut formellement classique. Cyril Ziffermayer (réalisation) et Mario Hari (image) y dressent le portrait de quatre habitants de Suisse centrale qui vivent leur vie jusque dans les moindres détails en se basant sur une époque révolue, parce qu’ils ne se sentent pas à leur place dans le temps présent. Non sans humour. L’un des protagonistes, un homme d’une quarantaine d’années, toujours élégant avec son chapeau et ses lunettes rondes, n’utilise que des appareils datant de l’avant-guerre, depuis le téléphone à cadran jusqu'à la machine à écrire, et renonce à tout ce qui facilite notre quotidien par le biais de l’informatique. Un couple se calque sur les années trente pour son aménagementintérieur aussi bien que pour la répartition des rôles.

D’autres travaux partent de prémisses autobiographiques : dans « Furer - Soldan », Julia Furer replonge dans son enfance par le biais de films de famille tournés en super 8, et interroge ses parents (très ouverts) au sujet de leur séparation. Dans « Liebes Tagebuch » (« Cher journal »), Myrien Barth aborde le sujet de la mort de manière ludique, presque enjouée. « Opak », un essai vidéo signé Eliane Bertschi et Elias Gamma, est plus inhabituel: la caméra suggestive s’accompagne de la narration littéraire et énigmatique en off d’une femme à la dérive, dans une métropole délabrée. Parmi les films de 2014 se trouve également un amusant mocumentaire : « Hie chunnt ds’Wallis » (« Voici le Valais ») d’Alain Kalbermatten et qui se moque de la « République valaisanne » dont les habitants (plus ou moins fictifs) s’isolent des intrus de toute sorte.

 

Suffisamment de travail

En mettant l’accent sur le documentaire et l’essai filmique, la formation se rapproche de celle proposée à la HEAD, même si Genève, contrairement à Lucerne, propose également une filière master (voir à ce sujet le CB No. 474). Selon Flückiger, on a pu observer ces dernières années que les étudiants sont familiarisés aux axes de formation proposés par les quatre écoles en Suisse et qu'ils postulent en conséquence. Bien entendu, la formation a fortement évolué depuis ses débuts en 1992, ne serait-ce que pour des raisons technologiques : même avant la révolution numérique ont eu lieu trois changements majeurs du format vidéo. Flückiger affirme que le format transmédia reste très présent à l'esprit des étudiants, même si la filière n’y consacre pas de module particulier (le département des arts de la caméra en propose). Il existe en revanche des projets transdisciplinaires en collaboration avec les filières animation, art de la caméra, design graphique ou illustration. Et où les étudiants trouvent-ils une place une fois leur diplôme en poche ? Quelles sont leurs perspectives sur le marché du travail ?
Selon Edith Flückiger, pratiquement tous les anciens étudiants seraient actifs dans le domaine de l’audiovisuel, notamment dans le cadre de mandats pour des institutions sociales ou culturelles, ou encore à la télévision. Des sociétés de production ont également été fondées. Elle a appris cela il y a trois ans à l’occasion de la fête des 20 ans de la filière, à laquelle ont participé de nombreux anciens étudiants. Ce bilan positif aurait aussi à voir avec le fait que la formation de base (comme à la ZHdK) propose une formation générale dans les domaines de la caméra, du son et du montage. Le film de diplôme présente aussi une occasion de se concentrer sur les aspects techniques et créatifs de la réalisation. Cela vient au secours de nombreux diplômés lorsque plus tard, ils alternent le travail sur leurs propres réalisations avec la collaboration sur des projets de tiers, comme c’est souvent le cas aujourd’hui. (Pour mémoire : il y a dix ans, à Zurich, on ne formait pratiquement que des réalisateurs ; aujourd’hui il en est autrement.) Une dizaine de diplômés suit actuellement une formation de master à l’étranger. Ce chiffre va certainement augmenter ; les masters à l’étranger gagnent également en attractivité pour les anciens étudiants. Edith Flückiger comprend que le grand nombre de diplômés sortant de formations en cinéma en Suisse soit régulièrement sujet à débat. Mais elle déplore qu’il arrive que circulent des chiffres erronés : sans les étudiants en animation, ce sont près de 60 diplômés en bachelor chaque année, ainsi qu’environ 30 en master tous les deux ans, et non pas 200, comme il avait été dit lors d’une table ronde aux Journées de Soleure. En outre, tous n’aspirent pas à devenir cinéastes indépendants. Le marché pour l’image en mouvement a augmenté de façon spectaculaire, dit Flückiger. « Nous pouvons donc dire que c’est une chance qu’il y ait des gens formés pour créer ces images qui assaillent nos sens au quotidien ! »

 

Kathrin Halter

À lire également