Alors que l’ère numérique redéfinit la manière dont nous consommons la culture, le cinéma doit se réinventer pour conserver sa place dans le paysage audiovisuel. À l’avant-garde de cette transformation, Elisha Karmitz, directeur général du groupe mk2, basé à Paris, défend une vision de l’expérience cinématographique à la fois inclusive et innovante. Le lancement en 2016 de mk2 VR, le premier espace permanent de réalité virtuelle en Europe, a notamment marqué un tournant pour l’entreprise. Dans un monde où les nouvelles technologies redessinent les contours de l’expérience collective, quelles perspectives s’ouvrent pour les salles de cinéma ? À l’approche de la participation d’Elisha Karmitz à la table ronde du Geneva International Film Festival intitulée « La révolution sera-t-elle immersive pour les salles de cinéma ? », nous lui avons posé quelques questions.
Pourriez-vous nous présenter le groupe mk2 et ses principales activités ?
Mk2 est une société indépendante et familiale créée par mon père il y a 50 ans. Nos trois grandes valeurs sont : sélection, altérité et transmission. Nous sommes une société de cinéma, et nous déployons ces valeurs à travers trois activités principales : la distribution et la production de films, l’exploitation de salles de cinéma, ainsi qu’un nouveau concept d’hôtels-cinémas. Enfin, nous avons une activité de communication et de marketing, dans laquelle nous développons des médias et organisons des événements.
Vous êtes à l’origine du développement de mk2 VR. En quoi ce concept a-t-il influencé votre société ?
En matière d’image et de positionnement, il a eu un impact significatif en renforçant l’image d’une entreprise innovante, tournée vers les nouvelles formes de contenus audiovisuels. Ensuite, pendant sa période d’exploitation, mk2 VR a eu des retombées concrètes, notamment pour ce qui est de la fréquentation et des revenus. Sur le plan commercial, cela a également été très positif, car nous avons pu développer diverses activités en business to business dans la réalité virtuelle, avec un succès tant en France qu’à l’international.
Pensez-vous que les technologies immersives remplaceront un jour les formes actuelles de visionnage ?
Je ne pense pas. L’imprimerie, par exemple, existe toujours malgré de nombreuses disruptions depuis Gutenberg. Cependant, les usages et la production de contenus évoluent. Il est peu réaliste de s’attendre à ce que les jeunes générations – par exemple, celles et ceux qui ont aujourd’hui 20 ans, né·e·s après le 11 septembre et ayant grandi avec un smartphone en main – consomment l’audiovisuel comme on le faisait dans les années 80 ou 90. Aujourd’hui, les jeunes ont un rapport différent à l’audiovisuel. Ces nouveaux désirs ne remplaceront pas forcément les anciens, mais ils coexisteront. Le cinéma, malgré son âge avancé, a toujours su se moderniser. Il doit continuer à être un espace d’excellence, tout en restant ouvert aux autres formes créatives, avec beaucoup d’humilité.
Auriez-vous un exemple concret illustrant cette volonté d’ouverture ?
Prenons l’exemple de notre dispositif mk2 VR. Depuis, nous avons développé des solutions clé en main pour permettre aux exploitants de salles, aux propriétaires immobiliers ou encore aux musées de déployer des espaces dédiés à la réalité virtuelle. Ces solutions incluent tout : le matériel, le design, les modèles marketing et la gestion des contenus. Nous avons industrialisé et commercialisé cette solution dans plusieurs pays, du Brésil à la Chine, en passant par la Scandinavie. Dans un même esprit, Cinéma Paradiso est un événement que nous avons lancé en 2013, avec pour objectif de créer de l’émerveillement en installant des cinémas dans des lieux impressionnants, souvent inédits, pour des projections.
Le cinéma semble indissociable des innovations technologiques. Avez-vous des projets spécifiques pour vos salles ?
Oui, depuis 2021, nous avons notamment créé au mk2 Nation cet hôtel-cinéma où les client·e·s peuvent séjourner dans des chambres équipées de vidéoprojecteurs et d’écrans, leur permettant de visionner les films de la programmation directement dans leur chambre. Ces salles respectent les normes de la Commission supérieure technique de l'image et du son (CST), et font partie des salles de cinéma de mk2 Nation.
Qu’apporte ce nouveau concept ?
Il nous permet d’attirer un autre public, notamment touristique, en réponse aux changements démographiques que subissent les grandes villes comme Paris, où de nombreux habitants quittent le centre sous la pression immobilière. Actuellement, nous travaillons sur la création d’un deuxième hôtel-cinéma, ainsi que sur des projets de réaménagement de salles, notamment pour des usages technologiques et immersifs. Mais il est encore trop tôt pour en parler en détail.
Est-ce que les projets immersifs sont ce qu’attendent vraiment les nouvelles générations aujourd’hui ?
Je pense que ces innovations répondent aux attentes des plus jeunes publics. Il est nécessaire pour les salles de cinéma de fidéliser leur audience actuelle tout en attirant de nouveaux spectateurs. Nos réflexions s’inscrivent dans cette dynamique.
L’évolution des pratiques se reflète-t-elle également dans la promotion des films et l’organisation d’événements autour du cinéma ?
C’est à tous les niveaux. On parle beaucoup aujourd’hui de cinéma événementiel, et c’est une pratique en vogue, avec des résultats parfois impressionnants, comme ce fut le cas avec la sortie de « Kaizen » récemment. Mais ce n’est qu’un aspect. La manière dont nous sélectionnons les films, entretenons une relation numérique avec les spectateur·trice·s via les réseaux sociaux, et travaillons sur l’expérience avant et après la séance, est tout aussi importante. C’est l’ensemble du parcours client·e qui doit évoluer.
Comment vous adaptez-vous à ce nouveau public ?
Nous restons très proches de lui, et nous faisons appel à des sociologues et à des expert·e·s des sciences humaines, qui interviennent aussi dans nos salles, notamment à travers notre label mk2 Institut. Nous consultons beaucoup d’études, car de nombreuses données sont produites sur ces sujets. Parfois, nous croisons des données qui peuvent sembler contre-intuitives ou éloignées les unes des autres. Ensuite, nous utilisons notre propre intuition et notre libre arbitre pour générer de la réflexion en interne. L’innovation vient souvent de la mise en pratique : nous testons beaucoup de choses et apprenons de nos erreurs jusqu’à trouver des solutions. Tous nos principes ont été établis dès l’ouverture de notre première salle en 1974. Au départ, nous avons intégré une librairie dans la salle et proposé une programmation riche et alternative, avec des films introuvables ailleurs, des conférences et des prises de position politiques marquées.
Quel est le principal défi auquel le cinéma est confronté aujourd’hui avec la montée des plateformes de streaming ?
Pour moi, les plateformes s’inscrivent dans l’économie de l’attention, un domaine extrêmement compétitif qui a perturbé plusieurs secteurs culturels traditionnels. On oppose souvent le streaming au cinéma, mais je pense que les principaux concurrents des plateformes de streaming, c’est la télévision, les jeux vidéo et, globalement, cette économie de l’attention. Le cinéma, de son côté, appartient à l’économie de la sortie, où les gens vont au cinéma pour partager des émotions et créer des souvenirs.
En France, il y a une chronologie des médias très stricte qui impose des délais entre la sortie en salle et la diffusion sur les plateformes. Pensez-vous que cela soit devenu obsolète ?
Je pense que les principes de cette règle sont vertueux et ont permis à la France d’avoir l’une des cinématographies les plus dynamiques en Europe, largement exportée et saluée dans les festivals internationaux. Toutefois, il est vrai que les usages évoluent rapidement, et il est légitime de débattre de certaines évolutions de cette règle. Mais cela ne remet pas en question les principes de base.
Quelles sont vos sources d’inspiration pour avancer ?
Nous voyageons beaucoup et nous nous inspirons de nombreux domaines : l’art contemporain, la gastronomie, le sport, les nouvelles technologies, etc. Nous analysons également les usages en fonction des régions du monde. Tout cela nourrit notre réflexion et notre singularité. Deux exemples me viennent à l’esprit : le nouveau bâtiment du MoMA, à New York, où ils mélangent des tableaux, des sculptures, des objets et des extraits de films. Et en France, au Centre Georges Pompidou, l’œuvre de réalité augmentée « Noire. La vie méconnue de Claudette Colvin », coproduite par le musée, est l’une des créations immersives les plus marquantes que j’ai vues récemment.