La fuite des talents
Instantané dans les rues de Hong Kong. © tev

La fuite des talents

Yun-hua Chen 1 novembre 2024

Vers le tournant du millénaire, l’industrie cinématographique hongkongaise a vu partir un grand nombre de ses créateur·trice·s pour la Chine continentale.

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La période qui a suivi l’âge d’or des années 1990 a été marquée par plusieurs événements qui ont eu pour conséquence un exode des talents hongkongais vers la Chine continentale : la crise économique asiatique, la rétrocession de Hong Kong à la Chine en 1997, l’essor économique de la Chine ainsi que le boom des multiplexes sur le continent. En 2000, on ne comptait que quelques milliers de salles de cinéma en Chine continentale, contre plus de 80’000 en 2023, pour un chiffre d’affaires colossal de 7,73 milliards de dollars (comme avant la pandémie), soit une augmentation d’un facteur supérieur à 10 en 20 ans. Ce marché, encore sous-développé, mais sujet à une croissance fulgurante, a entraîné une augmentation de la demande pour l’expertise des professionnel·le·s hongkongais·e·s, réputé·e·s pour leur éthique de travail, leur créativité et leur expérience. Cette fuite des talents a accéléré le déclin de l’industrie cinématographique de Hong Kong, autrefois florissante. La production annuelle est passée de 200-400 films dans les années 1990 à seulement 20-50 entre 2020 et 2024.

Une mutation qui n’a pas épargné le cinéma d’action hongkongais, à l’image de deux de ses stars : l’actrice Kara Ying Hung Wai, lauréate du prestigieux Golden Horse Award en 2017, n’a pas hésité à se tourner vers les genres patriotiques chinois, et Jackie Chan endosse un rôle politique à Pékin depuis 2013. Jeffrey Lau, auteur du scénario d’« As Tears Go By » (1988) et réalisateur d’« A Chinese Odyssey » (1995), n’a pas réalisé de film à Hong Kong depuis 2005. Tsui Hark, connu naguère pour ses films wuxia, s’est mis aux films patriotiques comme « The Battle at Lake Changjin » (2021), coréalisé avec un autre cinéaste hongkongais, Dante Lam. Cette épopée héroïque a engrangé quelque 913 millions de dollars, devenant au passage le film chinois le plus rentable de tous les temps, décrochant le Graal tant espéré au niveau de l’envergure du projet, de ses perspectives financières et du marché.

Barrières culturelles au-delà du film d’action

Les tentatives de s’implanter dans le Nord n’ont pas toutes été couronnées de succès. Ayant échoué à séduire le public chinois, Pang Ho-Cheung, connu pour « Love in a Puff » (2010), a préféré s’installer au Canada. Pour de nombreux cinéastes qui ne travaillent pas dans le genre du film d’action, franchir les barrières linguistiques et culturelles qui les séparent du public continental est pour le moins ardu. Une exception notable est Stephen Chow, dont le style comique inimitable a marqué toute une génération de cinéphiles. Johnnie To n’est pas parvenu à réitérer ses succès précédents, même avec sa coproduction de haut niveau « Design for Living » (2015), avec Chow Yun-fat et Sylvia Chang. Ann Hui a réalisé quelques films sur le continent, dont « The Golden Era » (2014) et « Love After Love » (2020), mais comme des poissons hors de l’eau, ils peinent à prendre leur essor. Avec son dernier opus « Elegies » (2023), dédié aux poètes hongkongais·e·s, la réalisatrice retrouve un terrain plus intime et familier.

Censure en Chine, nouvelles perspectives à Hong Kong

Peter Ho-Sun Chan fait partie des quelques rares auteur·trice·s qui sont parvenu·e·s à franchir les frontières invisibles. « American Dreams in China » (2013) et « Dearest » (2014), qui traitent tous deux de thèmes chinois locaux, ont su toucher le public continental. Mais on y cherchera en vain l’audace et le caractère subversif – notamment en ce qui concerne les questions de genre et les thèmes queers – qui caractérisaient ses œuvres plus anciennes comme « He’s a Woman, She’s a Man » (1994). Dans une interview notoire accordée à la BBC, Chan déclarait même : « Je ne pense pas que nous devons voir la censure comme un ennemi. Je considère que l’autorité cinématographique est notre allié. » Impossible de ne pas voir l’ironie de ce propos, puisque son long métrage « Li Na », achevé en 2019 déjà, attend toujours d’être autorisé. Nombre de cinéastes qui ont cherché à gagner le continent éprouvent cette même difficulté à naviguer entre les pièges de la censure chinoise.

Toujours est-il que cette hémorragie des talents a, parallèlement, favorisé une nouvelle façon de faire du cinéma à Hong Kong. On voit apparaître davantage de productions indépendantes à petit budget, des films d’auteur et des œuvres qui thématisent les inégalités sociales, comme « Drifting », de Jun Li (2021) – un domaine qui n’était guère pris en compte à l’époque où l’argent coulait à flots dans l’industrie cinématographique hongkongaise.

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