La fin de la liberté artistique ?
Image tirée de « No Other Land », lauréat du Prix du cinéma européen du meilleur documentaire. © Ciné-doc

La fin de la liberté artistique ?

Teresa Vena 10 janvier 2025

Depuis l’escalade des conflits militaires en octobre 2023 impliquant Israël, Gaza et le Liban, le rôle des acteur·trice·s culturel·le·s dans les débats politiques refait surface avec acuité. En Allemagne, le gouvernement tente d’orienter la discussion en adoptant une résolution sur l’antisémitisme.

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La photographe américaine d’origine juive Nan Goldin a provoqué un tollé début novembre, lors du vernissage de la rétrospective que lui consacrait la Nationalgalerie de Berlin. Dans son discours, l’artiste a dénoncé les agissements d’Israël dans le cadre du récent conflit dans la bande de Gaza. Des propos dont s’est immédiatement distancié le directeur de l’institution artistique. La fondation allemande d’architecture Schelling, elle, a annulé le prix qu’elle avait précédemment accordé à l’auteur et artiste britannique James Bridle. Motif ? Il aurait critiqué Israël en signant une lettre il y a près d’un an. En Allemagne, la critique publique d’Israël n’est pas la bienvenue, car elle est assimilée à de l’antisémitisme. C’est du moins ce que disent les nombreuses voix, issues du domaine culturel mais pas seulement, qui s’élèvent contre la « résolution sur l’antisémitisme » adoptée par le Gouvernement allemand le 9 novembre.

Sanctionner les propos antisémites

Le texte, intitulé « Plus jamais ça, c’est maintenant : protéger, préserver et renforcer la vie juive en Allemagne », n’est certes pas juridiquement contraignant. Mais de nombreuses personnes influentes, issues de différents secteurs de la société, estiment qu’il a n’en a pas moins un impact sur l’opinion publique. Selon les principes formulés dans la résolution, un projet scientifique ou artistique ne devrait plus pouvoir bénéficier du soutien de l’État s’il n’est pas possible de garantir de manière juridiquement sûre que le ou la bénéficiaire n’est pas de tendance antisémite.

« Ce que demande l’État, c’est une profession de foi politique », relève Margarita Tsomou, curatrice du théâtre Hebbel am Ufer de Berlin. Elle estime que cela va à l’encontre de la liberté d’opinion et de la liberté artistique garanties par la Constitution allemande. « Dans un État de droit libéral, il est possible d’avoir des opinions divergentes de celles de l’État, notamment parce que l’on part du principe que cela permet, mieux que la contrainte, de promouvoir un habitus démocratique », ajoute-t-elle. Le rôle de l’art et de la science est justement d’alimenter le débat public critique et d’offrir un espace aux positions controversées. Cette résolution les prive du fondement même de leurs actions.

Selon certains avis, un État peut décider s’il souhaite ou non promouvoir l’art, mais doit, le cas échéant, procéder selon des critères intrinsèques à l’art. Les tenants de l’État rétorquent que la résolution réagit à la recrudescence d’incidents antisémites, notamment dans le cadre de manifestations culturelles. Un exemple de dérapage donné est le discours critique à l’égard d’Israël prononcé à la Berlinale par les deux coréalisateurs du documentaire primé « No Other Land ».

“Ce que demande l’État, c’est une profession de foi politique”
Margarita Tsomou

Promotion de la culture soumise à condition

De telles interventions ne devraient désormais plus être possibles sur des plateformes qui bénéficient d’un financement public. Margarita Tsomou se dit pessimiste, surtout en ce qui concerne la prochaine édition de la Berlinale. Elle s’inquiète aussi à long terme pour les petites et grandes manifestations culturelles : « Il y a un “ effet dissuasif ”, on en vient à se censurer soi-même. » La Berlinale, qui se définit depuis toujours comme un festival « politique », va-t-elle se laisser faire, sachant qu’un tiers de ses subventions provient de l’État ?

Pascale Fakhry, directrice du festival du film arabe Alfilm à Berlin, pointe du doigt la dimension grotesque de la situation. Au début de l’année, le responsable de la Culture au Gouvernement régional de Berlin, Joe Chialo, avait lancé sa propre initiative contre l’antisémitisme. Celle-ci voulait que les bénéficiaires de subventions signent un document attestant de leur reconnaissance de l’État d’Israël. Pour Pascale Fakhry, qui possède la double nationalité allemande et libanaise, et aussi pour beaucoup de ses collègues, un tel engagement équivaudrait à se mettre en danger dans son pays d’origine. La proposition de Joe Chialo a été retirée peu après, suite aux protestations. Joe Chialo est actuellement sous le feu de la critique parce qu’il doit réduire de 13 % le budget de la culture (soit 130 millions de francs), ce qui remet en cause l’existence de beaucoup d’institutions culturelles de la capitale.

Beaucoup considèrent que la présente résolution est tout aussi perméable aux abus. Ne risque-t-elle pas de compromettre l’existence de lieux culturels que l’État considère depuis longtemps comme indésirables ? L’association culturelle Oyoun a déjà fermé ses portes. Le cinéma Transtopia, le festival Mondiale, et même certaines institutions d’envergure comme la Schaubühne, se voient menacés de coupes qui mettraient en péril leur existence. Pour beaucoup, c’est la diversité même du paysage culturel allemand qui est en jeu.

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