« La culture joue un rôle systémique dans notre société »
Elisabeth Baume-Schneider. © Nadine Andrey

« La culture joue un rôle systémique dans notre société »

Adrien Kuenzy et Teresa Vena 1 novembre 2024

Elisabeth Baume-Schneider, conseillère fédérale jurassienne et ministre de la Culture depuis janvier 2024, aborde l’impact du cinéma sur la société et souligne l’importance d’une aide publique adaptée pour soutenir la production et la diffusion des films suisses.

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À la tête du Département fédéral de l’intérieur depuis le 1er janvier 2024, Elisabeth Baume-Schneider a participé pour la première fois aux festivals de Cannes et de Locarno en tant que ministre de la Culture. Aujourd’hui, elle nous fait part de son engagement envers l’avenir du cinéma suisse. Dans un paysage cinématographique en constante évolution, elle évoque les enjeux liés au financement public et les nouvelles formes de consommation qui transforment notre manière d’appréhender le cinéma. Elle souligne également l’importance des coproductions internationales, ainsi que sa détermination à soutenir une industrie qui, malgré ses mutations, reste un pilier de notre identité culturelle. Rencontre à Berne, dans une salle décorée d’œuvres fantastiques de l’artiste jurassien Augustin Rebetez, à qui la conseillère fédérale a donné carte blanche.

Comment le cinéma vous touche-t-il personnellement ? Y a-t-il un film suisse ou international qui vous a particulièrement marquée ?

J’ai un lien intime avec le cinéma. Il touche des émotions profondes, inattendues, tout en nous offrant un prisme pour observer la réalité. Un film que j’adore depuis longtemps est « E la nave va », de Fellini. Tout m’y plaît : la musique, cette idée de société confinée sur un bateau avec toutes les classes sociales, et ce moment où l’on découvre que le bateau n’est qu’un décor. J’ai la chance qu’il y ait un cinéma dans mon village, aux Breuleux. Le dimanche soir, j’y vais volontiers. Récemment, j’ai beaucoup ri avec mes fils en regardant « Bon Schuur Ticino ». Ce que j’aime avec le cinéma, c’est qu’il n’y a pas d’âge pour l’apprécier, et y partager de beaux moments.

Vous avez honoré plusieurs rendez-vous cinématographiques cette année. Comment a été le contact avec la branche ? 

C’est un écosystème vraiment particulier, dans le bon sens du terme. Un milieu où tout le monde se connaît, que ce soit lors de festivals comme Cannes ou Locarno, mais aussi dans d’autres événements comme les marchés du film. Il y a une véritable expertise, une passion partagée, et les professionnel·le·s du secteur sont très engagé·e·s. Le cinéma est un domaine où la frontière entre le côté artistique et entrepreneurial est particulièrement poreuse. Ensuite, il est vrai que j’ai un attachement personnel à la branche, ayant été présidente de la Commission fédérale du cinéma pendant plusieurs années. Les questions fondamentales demeurent, et en particulier notre manière de consommer le cinéma : est-ce sur les plateformes, dans les salles obscures, dans les festivals, ou sur nos téléphones ?

Concernant la réduction de 2 % du budget de la culture fin 2023, quel est votre sentiment ?

J’ai un sentiment de responsabilité, dans la mesure où le budget de la culture a été inclus dans les mesures d’économie linéaire, comme tous les autres domaines. Ce n’est pas un domaine qui a été davantage impacté que les autres, mais c’est un domaine où chaque réduction budgétaire se fait sentir de manière marquée. Cela dit, je pense qu’il est possible de travailler intelligemment en coopération avec les cantons et les villes, dans le cadre du dialogue culturel national. Pour être clair, il y a eu une première réduction de 2 %, suivie d’une seconde de 1,4 %. Ce n’est jamais simple, car il faut constamment rappeler que la culture est bien davantage que du divertissement, et qu’elle joue un rôle systémique dans notre société. Elle fait partie de notre identité et contribue au vivre-ensemble. Je ne suis donc pas apaisée face à ces coupes, mais c’est la réalité du budget de la Confédération. Le débat actuel au sein des Chambres fédérales montre tout de même une certaine prise de conscience de l’importance de la culture. Pour le cinéma, le Message culture souligne l’importance des partenariats public-privé, mais on ne peut pas compter sur ces soutiens de manière systématique. Et puis il y a un élément porteur d’espoir sur le plan financier, avec la mise en œuvre de l’obligation d’investir de la Lex Netflix. Nous avons maintenant quatre ans pour observer ce que vont donner ces contributions supplémentaires.

L’Office fédéral de la culture a commandé une étude sur le financement de l’aide publique au cinéma. Dans quelle mesure accompagnez-vous ce processus ?

J’ai été informée des discussions et de la volonté de transparence. Je crois que cela s’est bien passé. Cela ne signifie pas pour autant que tout le monde est d’accord, mais des sujets sensibles ont pu être abordés sans tabou. Par exemple, la question d’un institut du cinéma a pu être discutée, mais cela ne semble désormais plus être l’enjeu principal dans l’organisation des soutiens. Je trouve positif que l’Office fédéral de la culture, en particulier sa section Cinéma, ait voulu jouer cartes sur table et examiner ce qui peut être fait en commun, ou pas. J’ai également senti aux côtés du conseiller national Matthias Aebischer, également président de Cinésuisse, une véritable volonté de dialogue dans le secteur. Ce processus marque un changement de culture : plutôt que de se concentrer sur des débats techniques sur les critères des demandes, on privilégie les échanges avec la branche.

Sur le marché indigène, le cinéma suisse manque de visibilité. Comment l’aide publique au cinéma devrait-elle réagir à cette situation ?

En réalité, elle réagit déjà. Il y a eu des discussions parlementaires autour du soutien au cinéma, notamment pour favoriser la promotion des films dans notre pays. C’est évident que les blockbusters dominent le marché, mais lorsque nous avons des productions plus régionales ou nationales, un soutien est nécessaire. Il existe déjà des aides pour cela, et je pense que la meilleure forme de soutien est d’encourager les productions nationales, ainsi que les coproductions. Par exemple, en Suisse romande, il est essentiel de collaborer avec des pays comme la France, la Belgique ou d’autres communautés francophones. De même, il y a des coproductions avec l’Allemagne, l’Autriche ou encore l’Italie. C’est là que le cinéma devient passionnant : il traverse les frontières sans difficulté, facilitant les coproductions internationales. J’en ai d’ailleurs eu la preuve par l’exemple à Cannes, avec l’excellent « The Shameless », une coproduction majoritaire suisse réalisée avec la Belgique, la Bulgarie, la France et Taïwan.

Pour la portée et la stabilité à long terme de notre secteur, il est important de pouvoir à nouveau être intégré dans les mesures de soutien de l’Union européenne, dont le programme Europe Créative. Comment évaluez-vous nos chances ?

Il serait en effet important de réintégrer ce programme, non seulement pour des raisons financières, mais aussi pour des questions de réseau et de collaborations internationales. Cela dit, il est difficile à ce stade d’envisager un retour rapide. Actuellement, ce programme n’est pas une priorité dans les négociations avec l’Union européenne. Il serait donc irresponsable de dire que cela va être facile.

Le cinéma suisse travaille souvent avec des productions étrangères. Comment ces coproductions peuvent-elles être renforcées ?

Je pense que ce n’est pas forcément le nombre qui compte, mais la qualité. Car ce qui importe au final est la façon dont on rend ces collaborations fructueuses. À Cannes, j’ai pu constater avec satisfaction à quel point la section Cinéma de l’Office fédéral de la culture ainsi que les producteur·trice·s et autres professionnel·le·s suisses sont intégré·e·s dans ces réseaux internationaux. Des projets sont effectivement en cours pour étendre les accords de coproduction, notamment à l’Amérique du Sud, et c’est une bonne chose. À condition bien sûr que ces partenariats soient bénéfiques à tous les partenaires.

Pensez-vous que le cinéma peut devenir un secteur économique de poids, capable de générer davantage de revenus et d’emplois pour la Suisse ?

Oui, assurément. L’industrie cinématographique a un potentiel considérable, car elle possède une véritable dimension entrepreneuriale. Prenons l’exemple du Valais, qui a mis en place une politique de promotion très dynamique pour attirer les tournages. Cela porte ses fruits. D’autres régions en Europe font de même, et, en Suisse, certains autres cantons réfléchissent aujourd’hui à ce type de mesures économiques. Le programme PICS de l’OFC soutient activement les tournages des films suisses, mais l’OFC n’a pas les moyens d’attirer des tournages étrangers qui partent aujourd’hui en Italie ou en Autriche, par exemple. Il faut souligner l’intérêt du soutien aux tournages en matière de retombées économiques. De nombreux métiers annexes en profitent aussi, comme ceux du tourisme, évidemment – l’hôtellerie, la restauration, les transports –, mais pas seulement. Je pense par exemple aux menuisier·ère·s qui construisent des décors ou aux costumier·ère·s. C’est un écosystème qui englobe à la fois des aspects culturels, artisanaux et économiques.

Après votre expérience à Cannes, comment évaluez-vous la place du cinéma suisse sur la scène européenne ?

J’ai le sentiment que nous sommes plutôt bien perçu·e·s, tant au niveau des productrices et producteurs que des actrices et acteurs. Des personnalités comme Ursula Meier, Lisa Brühlmann, Lionel Baier ou Claude Barras apportent beaucoup au cinéma suisse grâce à leurs réseaux. Lors des événements organisés par des professionnel·le·s suisses, des personnes de tous horizons étaient présentes. Le cinéma suisse est reconnu pour des expertises très variées. Le documentaire fait un peu partie de l’ADN culturel ; nous avons une excellente réputation dans le cinéma d’animation, notamment grâce à Claude Barras, qui a mené « Ma vie de Courgette » jusqu’aux Oscars, sans oublier de mentionner les séries et les fictions, avec une multitude de films projetés et parfois primés dans les plus grands festivals ces dernières années.

Comment évaluez-vous la formation des jeunes talents en Suisse, et quelles actions envisagez-vous pour renforcer le soutien à cette relève ?

Il est très positif que nos hautes écoles parviennent à inspirer les jeunes. Que ce soit dans le cinéma ou dans les domaines culturels au sens large, ces institutions représentent une vraie opportunité. Elles forment des jeunes talents, dont les films réalisés dans le cadre de leurs travaux de bachelor ou de master sont souvent d’une grande qualité. Et puis ces formations permettent également à ces jeunes d’être actif·ve·s dans d’autres secteurs des industries créatives au sens large, notamment dans le domaine de la communication, ou de la production publicitaire.

Pensez-vous qu’il y a un risque de former trop d’acteurs et d’actrices de la culture ?

Absolument pas. Dans mon canton, nous avons été les premiers, je crois, à introduire une maturité théâtre. Après une phase pilote, elle est désormais reconnue au niveau de la Confédération. Les élèves acquièrent une expertise dans l’expression de soi, dans la confiance en soi, ce qui est sans aucun doute utile dans la vie en société. Je pense que les acteur·trice·s culturel·le·s ont la chance d’exercer des professions qui les mettent en relation avec les émotions, favorisent l’empathie et développent un esprit critique. La démocratie a vraiment besoin d’eux.

Le secteur argumente qu’il manque des technicien·ne·s. Ne devrait-on pas aussi former différemment pour répondre à ce besoin ?

La liberté académique est, pour moi, sacrée. Il faut donc vous adresser aux directions des hautes écoles et des universités. Ce n’est pas mon rôle de vous dire ce qu’il faut faire ou quels modules devraient être ajoutés ou supprimés. Cela étant dit, les technicien·ne·s jouent un rôle central dans la production culturelle, quelle qu’elle soit. Leur rôle et leur position doivent être reconnus, et défendus.

Vous avez beaucoup de contacts avec la branche. Y a-t-il des professionnel·le·s qui vous font directement part de leurs préoccupations ?

Les professionnel·le·s de la branche sont très diplomates et ne me bombardent pas avec leurs inquiétudes quand je les croise à Locarno ! Mais nous avons bien évidemment d’autres occasions d’échanger et de mener un dialogue constructif. Il est important pour moi de connaître les préoccupations des professionnel·le·s ainsi que les défis et les enjeux auxquels ils et elles font face. Une bonne culture politique se nourrit d’échanges et de dialogue.

Le cinéma suisse a-t-il un rôle à jouer dans la sensibilisation aux enjeux écologiques ?

Oui. D’ailleurs, dans le Message culture, la question de la durabilité est centrale. Dans le domaine du cinéma, cet enjeu est aussi très présent, bien qu’il soit souvent lié à des contraintes budgétaires. Je suis convaincue que les acteur·trice·s culturel·le·s se posent les bonnes questions, notamment concernant les déplacements et leur impact écologique. Il existe aussi une volonté d’intégrer la durabilité en utilisant des matériaux spécifiques lors des tournages. C’est un enjeu majeur, aussi crucial que ceux portant sur l’égalité des genres, la lutte contre la discrimination, les salaires justes et les conditions de travail en général. Cela fait partie d’une posture éthique dans le domaine culturel. Dans le Message culture, appuyé par le Parlement, il est notamment prévu d’évaluer les possibilités de soutien qui existent pour les acteur·trice·s culturel·le·s qui sont victimes de harcèlement afin de mieux prendre en considération cette dimension essentielle de protection.

Faut-il traiter ces questions par des règlements ou privilégier une approche préventive ?

Les deux ! Il est nécessaire d’agir sur tous les tableaux. À commencer par la prévention, qui est essentielle. C’est pourquoi on doit former des acteur·trice·s de la culture en intégrant cette dimension éthique. Bien sûr, des chartes sont nécessaires, mais il est tout aussi important de créer un climat social et politique qui permette d’être écouté·e et entendu·e. On ne peut pas être des professionnel·le·s sans adopter, de manière intrinsèque, une posture respectueuse à l’égard des minorités, de l’altérité et de la diversité.

Au début de l’année, le sénateur de la Culture de Berlin a suscité une controverse en voulant imposer une clause antisémitisme à tous·tes les bénéficiaires de fonds culturels. Cette initiative a été largement critiquée et finalement rejetée. Comment jugez-vous ce type de mesures ?

Je ne connais pas en détail cette affaire, et il ne m’appartient pas de la commenter spécifiquement. En revanche, je peux réaffirmer que la liberté de l’art et l’interdiction de la censure sont des principes fondamentaux protégés par notre Constitution. Elles sont essentielles à notre démocratie et au cœur même de l’expression artistique. Comme toutes les libertés fondamentales, la liberté de l’art peut être exceptionnellement limitée à certaines conditions. Tel pourrait être le cas si l’octroi d’un soutien public devait conduire à financer, par exemple, un projet incitant à la haine ou constituant une discrimination au sens du Code pénal suisse. En tout état de cause, lorsqu’on soutient des artistes, il est important de le faire de manière transparente. Au moment de la diffusion, la prise en compte de l’actualité peut nécessiter des décisions adaptées aux enjeux du moment. Cela relève parfois d’une pesée d’intérêts délicate de la part des personnes responsables de la diffusion.

Comment envisagez-vous l’impact de l’intelligence artificielle dans le secteur cinématographique, et quel rôle la Confédération doit-elle jouer pour accompagner ce développement ?

Je ne vous donnerai pas une réponse complètement satisfaisante, car il est difficile de définir ce qu’est l’intelligence artificielle, étant donné que tout le monde ne parle pas de la même chose et que son évolution est extrêmement rapide. Faut-il en avoir peur ? La réponse est nuancée. Il existe des outils qui peuvent clairement bénéficier à la création, offrir des nouvelles possibilités, tout comme il y a des usages plus inquiétants. À Cannes par exemple, j’ai pu observer un logiciel capable d’analyser un scénario et d’évaluer les émotions qu’il suscite. Cela pose le risque de réduire les émotions à quelque chose de trivial. À mon avis, il faut accompagner ces développements techniques en faisant preuve d’exigence et de curiosité, sans les rejeter d’emblée. De toute façon, l’intelligence artificielle est déjà là, et il est impossible de l’ignorer.

En décembre, la Suisse accueillera la remise du Prix du film européen. Quelle est l’importance de cet événement pour notre pays ?

C’est une excellente opportunité ! Cette année, la Suisse était invitée d’honneur au Marché du film à Cannes, et à Locarno, nous avons également vécu une édition marquante avec l’arrivée de Maja Hoffmann à la présidence du festival. Et puis avec Juliette Binoche, qui préside l’Académie européenne du film, c’est une personnalité de premier plan qui viendra à Lucerne. Toutes ces étapes s’inscrivent dans un cycle ambitieux pour le secteur. Je m’en réjouis énormément. Il n’est pas courant que je signe un courrier d’invitation aux côtés de Juliette Binoche ! (Rires.) C’était un véritable honneur.

Où aimeriez-vous voir le cinéma suisse dans dix ans ?

Des améliorations sont toujours possibles. Mais, dans le fond, je n’ai pas vraiment l’impression que le cinéma suisse manque de quelque chose de fondamental. Sur un plan plus personnel : j’aimerais simplement avoir plus de temps pour assister à des projections dans les salles. Récemment, j’ai eu la grande émotion de voir « Les Temps modernes », de Charlie Chaplin, au Capitole, à Lausanne, accompagné par l’Orchestre des Jardins musicaux, dans cette salle historique et magnifiquement restaurée. L’écosystème du cinéma suisse est incroyable, et il faut qu’on en prenne soin pour que sa créativité et son développement se poursuivent.

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