L’éternel apprenant nous a quitté
Philippe Dériaz. © Christine Dériaz

L’éternel apprenant nous a quitté

Christine Dériaz 31 mars 2025

Philippe Dériaz, figure emblématique du cinéma suisse né en 1930, s'est éteint. Réalisateur, chef opérateur, éclairagiste et critique, il a marqué l'industrie. Sa fille, Christine Dériaz, cheffe monteuse et autrice, lui rend hommage.

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Il s’est lui-même décrit comme un pilier du cinéma suisse, un témoin de son époque en matière de création cinématographique. Pourtant, son parcours vers le cinéma, vers l'art, n'était pas du tout prédestiné.

Il a d’abord suivi la tradition familiale en s’inscrivant à l’EPF de Zurich. Mais c’est dans les cinémas et les ciné-clubs qu’il a réorienté sa trajectoire. Il est tombé amoureux du cinéma, non pas tant des films en eux-mêmes ni des histoires racontées, mais des multiples possibilités que le cinéma offrait pour partager des récits. Il observait, analysait, réfléchissait.

C’est ce qu’il voulait expérimenter. À l’époque, comme aujourd’hui, il était possible de pénétrer dans le monde du cinéma en travaillant en tant qu'assistant.

À la fin des années 1950, des sociétés comme Praesens, Condor ou Unitas produisaient des films. Philippe Dériaz a travaillé comme éclairagiste, assistant caméra, chef de plateau, parfois tout cela à la fois. Il voulait apprendre, et c’est là qu’il a découvert que la hiérarchie dans l’industrie cinématographique était stricte et verticale, offrant peu de garanties, ni pour la subsistance, ni pour une carrière stable.

Il a toujours évoqué cette période avec passion, conservé ses scénarios, ses notes, et a aimé le cinéma suisse, tout en en souffrant. Sa carrière de réalisateur s’est finalement épanouie en Allemagne, moins dans la fiction que dans le film de commande. Mais c’est sans doute ce secteur de l’industrie qui correspondait le mieux à sa vision cinématographique, alliant l’ingénieur et l’artiste.

Trente ans après ses débuts dans le cinéma, j’ai fait mes premiers pas dans la salle de montage. Nous avons collaboré à plusieurs reprises, et notre relation de travail, indépendante du lien père-fille, se faisait sur un pied d’égalité, avec un véritable échange de connaissances. Il était toujours prêt à écouter, toujours ouvert à apprendre.

En 1996, à la suite d’une idée qu’il avait lancée, nous avons réalisé notre documentaire expérimental «Underground Architecture», qui a été présenté à Munich au festival du film documentaire.

Philippe Dériaz a toujours été prêt à partager ses expériences, à transmettre son savoir. Il n’est donc pas surprenant qu’il ait fini par écrire sur le cinéma. Là encore, il a observé, analysé, réfléchi, et - ce qui était essentiel - a contribué à faire connaître le cinéma suisse dans les revues spécialisées allemandes. Sa cinéphilie, tout en étant ouverte aux nouveautés, n’a jamais perdu cette dimension de patriotisme.

Le terme «Urgestein» ne saisit pas vraiment l’essence et l’œuvre de Philippe Dériaz ; l’image est trop rigide, trop inflexible pour quelqu’un qui n’a cessé d’apprendre tout au long de sa vie.

Soupe au vin blanc

J’ai fait la connaissance de Philippe Dériaz tard dans sa vie. C’était à Soleure, lors d’un petit-déjeuner avant le début d’une journée de festival. Nous avions convenu qu’il me ferait découvrir une spécialité locale à midi. C’est ainsi que, grâce à lui, j’ai goûté pour la première fois à la célèbre soupe au vin blanc de Soleure. Depuis, pas un festival ne passe sans que je ne la déguste au moins une fois – au Roter Turm.

Cette rencontre restera à jamais l’un de mes souvenirs les plus marquants de cet homme, dont plus de 90 années d’expérience de vie constituaient un véritable trésor. Son esprit était d’une grande acuité, et sa personnalité profondément marquée par sa passion pour le cinéma – et plus encore pour le cinéma suisse. Comme en témoigne sa fille Christine, il était un homme d’une grande générosité, toujours prêt à partager son savoir.

Il fut l’un des premiers à me féliciter lorsque j’ai rejoint Cinébulletin. Il se réjouissait de voir que le film de commande retrouvait sa place dans la revue. Il m’a envoyé plusieurs articles de sa plume, que je conserve précieusement comme références essentielles. Le dernier signe que j’ai reçu de lui était une lettre, à laquelle j’ai tardé à répondre – ce fut notre dernier échange. Il est triste de se dire que ces enveloppes, avec son écriture tremblante inscrivant mon adresse, ne viendront plus.

Teresa Vena

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