Votre association, la Female Film and Advertising Association (FFAA), milite pour de meilleures conditions de travail des femmes dans le domaine du film de commande. Où placez-vous vos priorités ?
Les obstacles majeurs sont d’ordre structurel : manque de transparence concernant les honoraires, inégalités d’accès aux postes clés et persistance de stéréotypes dans la répartition des rôles. Beaucoup de femmes se retrouvent dans des fonctions dites de « soutien », comme la production ou l’organisation, tandis que la réalisation ou la cinématographie demeurent largement dominées par les hommes. Avec la FFAA, nous voulons accroître la visibilité des femmes et mettre en place des critères clairs ainsi que des normes contraignantes pour assurer des pratiques d’embauche et d’attribution de projets équitables.
Vous êtes également active au sein de la Swissfilm Association, qui représente le secteur du film de commande. De quelle manière la branche soutient-elle vos actions ?
Aujourd’hui, au sein de l’association, on parle beaucoup plus facilement de sujets comme l’égalité des chances, les fonctions dites de soutien dont je parlais avant, et la conciliation entre vie professionnelle et vie privée qu’il y a encore quelques années. Il existe des initiatives, le travail en réseau se développe et la pression politique se renforce également, mais nous n’en sommes qu’au début. L’essentiel sera de traduire ces discussions en mesures concrètes avec un impact réel sur les conditions de travail au quotidien.
Quelles difficultés liées aux stéréotypes ou aux obstacles structurels avez-vous rencontrées dans votre carrière ?
J’ai souvent constaté que mon expertise était d’abord sous-estimée, et j’ai dû faire davantage mes preuves que mes collègues masculins. Lors de négociations ou de discussions créatives, j’étais initialement considérée comme quelqu’un avec un rôle organisationnel, pas comme une interlocutrice stratégique. Mais j’ai aussi fait des expériences très positives : lorsque la composition des équipes était plus diversifiée, j’ai pu plus rapidement assumer des responsabilités et mieux m’engager sur le long terme. Cela illustre à quel point les structures et les mentalités sont déterminantes.
Quelles mesures concrètes prenez-vous dans votre société pour favoriser l’égalité ?
Chez TUNA Production, nous veillons à constituer des équipes équilibrées et proposons des horaires flexibles ainsi que des solutions adaptées aux familles. Nous collaborons volontairement avec un large réseau de réalisatrices, d’autrices et de techniciennes afin de donner de la place à de nouvelles voix. En interne, nous favorisons également une culture où l’échange, le développement et le soutien mutuel vont de soi.
Comment la Suisse se situe-t-elle par rapport aux autres pays dans ce domaine ?
La Suisse est un petit pays bien organisé, mais nous avons encore bien du retard en matière d’égalité dans le secteur de l’audiovisuel. Les pays scandinaves ou le Royaume-Uni sont nettement plus avancés en matière de quotas, de transparence et de modèles de travail flexibles. La Suisse possède toutefois un grand potentiel : la branche cinématographique y est très bien connectée et suffisamment petite pour permettre la mise en œuvre rapide de changements. Mais cela exige du courage : il faut oser transformer réellement les structures existantes, et ne pas se contenter de belles déclarations d’intention.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes
Pour pouvoir réagir à la discrimination envers les femmes dans l’industrie cinématographique, il faut des données prouvant une inégalité. En Suisse, la collecte systématique des données a commencé il y a environ dix ans. L’impulsion est venue de différentes associations professionnelles, comme l’ARF et Focal, ainsi que du groupe de travail «Gender Equality» créé au sein de la faîtière Cinésuisse. À leur initiative, les institutions de financement en Suisse se sont depuis lors engagées à réunir ces informations. La vaste étude réalisée en 2021 par l’Office fédéral de la culture montre que la répartition des genres, malgré un équilibre dans la formation, est très inégale dans presque tous les domaines devant et derrière la caméra. L’entrée et le maintien dans la profession semblent plus difficiles pour les femmes que pour les hommes. La collecte de données et leur mise en avant, objectif central du groupe de travail, constituent une base essentielle pour pouvoir instaurer des mesures visant à améliorer la situation. Les membres du groupe «Gender Equality» le voient comme une instance observatrice et accompagnatrice, qui aborde constamment la question de l’égalité dans le secteur et donne des impulsions. Il a ainsi largement encouragé l’inclusion, dans le Message culture actuel, du point suivant : « Il faut s’assurer qu’il existe, dans le domaine de la culture, suffisamment de points de contact professionnels qui proposent un soutien psychologique et des conseils juridiques en toute confidentialité. » La mise en œuvre concrète se fait encore attendre, mais l’OFC s’est au moins engagé à évaluer les besoins.