Vous souvenez-vous de votre premier contact avec Cinébulletin ?
Si je ne me trompe pas, j’ai dû y adhérer tout de suite. C’était vers 1975, non ? Oui, c’est ça. J’avais commencé mon premier film en 1974, puis le deuxième en 1976. Donc Cinébulletin faisait partie de cette effervescence-là.
C’est une revue que vous avez suivie régulièrement ?
Oui, je la lis encore aujourd’hui. J’y trouve toujours des articles intéressants. Pas tout, bien sûr, mais j’apprécie la diversité. Et surtout, je trouve très important qu’elle soit trilingue. C’est une richesse rare dans un pays comme le nôtre.
Parmi les changements au fil des années, lesquels vous ont marquée ?
Je dirais qu’on met aujourd’hui davantage l’accent sur les aspects techniques du cinéma. Il y a un peu moins d’articles philosophiques, ou, disons, plus humanistes. Mais je comprends que c’est une réponse aux besoins des nouvelles générations : il faut leur donner les outils pour faire leurs films.
Comment la place des femmes a-t-elle évolué dans Cinébulletin, selon vous ?
Au début, il n’y avait rien. Comme partout. On ne voulait même pas savoir qu’il y avait des femmes cinéastes. Aux Journées de Soleure, on était trois ou quatre, et il fallait se battre pour pouvoir simplement prendre la parole. Quand les films de femmes ont commencé à être montrés à Soleure, ça a tout changé. Et aussi à Zurich : c’est là que j’ai rencontré d’autres réalisatrices comme Isa Hesse, avec qui je suis devenue très amie, vers 1977. Pour moi, ça a été un vrai déclic. Je me suis sentie moins seule.
Vous avez souvent autoproduit vos films. Cinébulletin a-t-il joué un rôle dans leur visibilité ?
Honnêtement ? Pas tellement, au début. La revue était assez machiste. Mais c’était le reflet de l’époque. Plus tard, avec l’arrivée de nouvelles rédactrices, ça a changé. Aujourd’hui, je trouve que Cinébulletin est un espace très précieux. C’est un lieu où l’on peut se retrouver, même dans un pays aussi morcelé que le nôtre.
Vous avez fondé le groupement CH-Filmfrauen en 1975. Quelle était son ambition ?
C’était surtout une histoire d’amitié. On se retrouvait chez moi, on partageait nos projets, nos galères. On n’avait pas la force, ni les moyens de faire une vraie structure de production, mais ce réseau nous a soutenues moralement. Ce n’était pas officiel, je ne crois même pas que Cinébulletin en ait parlé. Mais ça a compté.
Quel regard portez-vous sur les débats actuels autour du genre, dans le cinéma et dans la société en général ?
Je vais être franche : ça me dépasse un peu. Je comprends qu’on mette aujourd’hui en lumière le genre au sens large, mais moi, ce qui m’importe, c’est l’égalité réelle entre tous les êtres humains ! Les salaires, la charge mentale, la reconnaissance. Pas la diversion médiatique. Ce que je crains, c’est qu’on oublie l’essentiel à force de débattre sur les étiquettes.
Quels aspects de la branche en Suisse vous préoccupent aujourd’hui ?
Ce qui me dérange, c’est le manque de diversité dans les jurys dans les commissions de sélection. Beaucoup de quadragénaires, très peu de seniors. Et puis les baisses de subventions culturelles, c’est dramatique. La culture est un pilier de notre société. Et si on l’abandonne, on perd quelque chose de fondamental.
Vous travaillez actuellement sur un nouveau projet ?
Oui, je produis en ce moment le film « Victorin et Mlle Bichcuits », réalisé par Julie Frund-Pozner. C’est un très beau projet pour enfants, qui mêle animation et théâtre, dans une approche à la fois sensible et inventive. On est en pleine production.