L'art de bien faire avec moins
«Füür brännt», Michael Karrer, 2023 ©️ Sabotage Filmkollektiv GmbH
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L'art de bien faire avec moins

Teresa Vena 29 juillet 2024

Un gros budget de production ne fait pas forcément un bon film. L'histoire du cinéma regorge d'exemples qui le prouvent. En Suisse aussi, il est tout à fait possible de réaliser de grandes œuvres avec peu de moyens.

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Plusieurs longs métrages remarquables ont vu le jour ces dernières années avec des budgets modestes, et souvent, il s’agissait de premiers films. Les cas de figure sont variés.

Lorsqu’il a sollicité une aide à la réalisation pour « Dene wos guet geit » (« Ceux qui vont bien », 2017), Cyril Schäublin a essuyé un refus net de la part de la Confédération. L’OFC a fini par lui octroyer 20’000 francs pour la postproduction, et la Zürcher Filmstiftung a contribué à hauteur de 63’000 francs. Grâce à l’appui de plusieurs fondations, il a pu rassembler un budget total de 110’000 francs. « J’avais très consciemment décidé de réaliser ce premier film avec un budget réduit, pour me garantir le plus de liberté possible dans mes choix », explique le réalisateur. « Je savais que je voulais impérativement travailler avec un casting composé d’ami·e·s et d’amateur·trice·s, et sans lumière artificielle. » Il estime qu’il aurait été difficile de convaincre une société de production d’accepter ces partis pris. Il était très reconnaissant, en revanche, de pouvoir fonctionner avec un budget de production pour son deuxième film, « Unrueh » (« Désordres »). « Grâce à l’expérience de “ Dene wos guet geit ”, nous avons pu utiliser cet argent de manière très ciblée », explique-t-il.

Image du nouveau film «Basically a Joke», de Cyrill Oberholzer. © Cyrill Oberholzer
Image du nouveau film «Basically a Joke», de Cyrill Oberholzer. © Cyrill Oberholzer

« Je ne peux pas expliquer un film avant qu’il ne soit terminé », confie Cyrill Oberholzer. Ce qui ne facilite pas la collaboration avec de potentiels bailleurs de fonds. Pour le réalisateur zurichois, il s’agit de ne pas risquer de « compromettre son produit ». Aussi s’intègre-t-il difficilement dans les structures hiérarchiques et institutionnelles, et n’a pas souhaité poursuivre ses études à la Haute École d'art de Zurich (ZHdK) au-delà du bachelor. Pour la postproduction de son premier film, « Das Höllentor von Zürich » (2018), il a obtenu 20’000 francs du Pour-cent culturel Migros. Le budget de 15’000 francs de « Wer hat die Konfitüre geklaut ? » (« Qui a volé la confiture ? », 2022) provenait de dons. Quant à son troisième long métrage, actuellement en phase de postproduction, il a reçu 10’000 francs de la part d’un mécène, dont 8’000 ont servi à couvrir les honoraires des deux actrices. Son approche idéaliste ne l’empêche pas de connaître parfois des revers. « Bien sûr, ce serait un rêve de pouvoir en vivre », reconnaît Cyrill Oberholzer. Toujours est-il que le cinéaste, qui sait se contenter de peu, gagne sa vie par d’autres moyens. S’il n’est pas indifférent à l’idée d’être rémunéré pour son travail artistique, il se rend à l’évidence : « Se débrouiller sans soutien officiel peut être perçu comme un manque de professionnalisme. »

Cyrill Oberholzer n’a certainement pas tout à fait tort en ce qui concerne la perception des décideur·euse·s et des organismes d’encouragement. Alex Kälin, qui a autoproduit son film « Velo Gang » (2023), le voit du même œil. Il avait apporté 20’000 francs en fonds propres pour réaliser ce film en noir et blanc, mais cela n’avait pas impressionné les organismes d’encouragement. Sans soutien officiel, il sera difficile d’obtenir un financement pour son prochain projet. Susa Katz, de la Zürcher Filmstiftung, confirme que pour un deuxième projet, il est préconisé d’être représenté par une société de production expérimentée et habilitée à déposer une demande afin de conférer au projet un cadre juridique et professionnel. Autrement dit, il s’agit dans un premier temps de trouver un·e producteur·trice prêt·e à prendre des risques. Alex Kälin, lui, est parvenu à couvrir environ la moitié des coûts de production de son film avec l’exploitation en salle et en ligne, notamment sur Play Suisse.

L'envie de faire des films

Les personnes ayant collaboré avec Hans Kaufmann sur « Der Büezer » (« The Working Man », 2019) ont également travaillé bénévolement. Bien qu’une participation aux bénéfices ait été envisagée, elle s’est révélée illusoire, selon l’auteur. Une fondation privée a soutenu la production à hauteur de 100'000 francs, et le Pour-cent culturel Migros a accordé 50'000 francs pour la postproduction. Selon Hans Kaufmann, tourner un film dans ces conditions requiert un intense sentiment d'urgence et une détermination à se dépasser soi-même. Le Zurichois, qui travaille principalement dans la publicité et en tant que chef monteur, développe plusieurs projets. Bien qu’il ait obtenu une aide au scénario pour l’un d’eux, il a vu sa demande de financement de production rejetée, même avec « Der Büezer » comme référence. Il avait délibérément évité de demander un soutien public pour son premier film, convaincu qu’il n’avait aucune chance en tant que débutant. Michael Karrer a suivi un raisonnement similaire pour son premier long métrage, « Füür Brännt » (« Burning Fire », 2023) : « Je savais qu’il serait difficile, voire impossible, d’obtenir un soutien important, parce que la plupart des instances d’encouragement demandent, ne serait-ce que pour des raisons formelles, davantage de documents sur le projet que je n’étais en mesure d’en fournir. » Le budget de son film s’élevait à quelque 30’000 francs, soit la somme que la Haute École d’art de Zurich prévoit normalement pour un court métrage. « C’est un vrai cadeau que d’avoir eu la liberté dont j’avais besoin pour explorer mon langage cinématographique », dit-il, ce qui n’a été possible que grâce à l’engagement d’un grand nombre de personnes, devant et derrière la caméra. Avec sept autres collègues, Michael Karrer a fondé le collectif Sabotage, histoire de se soutenir mutuellement et d’apporter un cadre aux projets créatifs des un·e·s et des autres, mais aussi pour acquérir de l’expérience en tant que partenaires de production et pour participer à la gestion de projets de différents calibres.

“Je savais qu’il serait difficile, voire impossible, d’obtenir un soutien important, parce que la plupart des instances d’encouragement demandent davantage de documents sur le projet que je n’étais en mesure d’en fournir. ”
Michael Karrer

Aussi différents soient-ils, les projets mentionnés ci-dessus ont tous en commun de se distinguer aussi bien d’un point de vue esthétique que par l’approche résolument originale de leur sujet. On pourrait donc considérer que « le jeu en valait la chandelle » – mais seulement dès lors que ces œuvres seront appréciées à leur juste valeur et une fois que sera facilitée la suite de la carrière de leurs auteur·trice·s.

Cyril Schäublin © Florian Bachmann
Cyril Schäublin. © Florian Bachmann
« Those who are fine » © Sarah Stauffer / Seeland Filmproduktion
« Those who are fine » © Sarah Stauffer / Seeland Filmproduktion
« Those who are fine » © Pascale Birchler, Tobias Spichtig, Liv Tavor / Seeland Filmproduktion
« Those who are fine » © Pascale Birchler, Tobias Spichtig, Li Tavor / Seeland Filmproduktion

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