Destins de femmes
Image du film « Friedas Fall ». © 2024 Condor Films AG
releve

Destins de femmes

Selina Hangartner 26 septembre 2024

« Friedas Fall », le premier long métrage de Maria Brendle, sera présenté en première mondiale au Zurich Film Festival.

copy linkshare facebookshare linkedinshare instagram

C’est avec la caméra super-8 de son grand-père que Maria Brendle a tourné ses tout premiers films. Aujourd’hui encore, elle se souvient avec tendresse de ces petits morceaux de pellicule qu’elle coupait et collait elle-même. Ensuite vinrent ses études de bachelor à la Haute École d’art de Zurich (ZHdK), avec des projets plus ambitieux : des comédies espiègles à la narration dense et drôle, tirant pleinement parti des possibilités du médium.

Puis, changement de décor : la jeune femme entreprend un master en neurosciences cognitives, sans pour autant dévier de son ambition de réaliser des films. Ces années d’études supplémentaires, ainsi que son mémoire, explorent les processus cognitifs liés au cinéma. Comment les neurosciences peuvent-elles enrichir l’écriture créative ? Comment les émotions puissantes sont-elles suscitées chez le public ?

L’intérêt de Maria Brendle porte également sur les injustices et les malentendus persistants dont sont victimes les humains, et plus particulièrement les femmes. Pendant un souper, un ami lui raconte ses vacances de randonnée au Kirghizistan. C’est à cette occasion qu’elle entend pour la première fois parler d’« ala kachuu », une pratique illégale de mariage forcé par enlèvement, encore très répandue dans le pays.

Comment peut-elle ignorer une telle réalité ? Le monde est-il conscient de cette injustice ? Maria Brendle se lance alors dans des recherches approfondies. Elle rencontre des personnes directement touchées et s’en inspire pour écrire un scénario poignant, centré sur une jeune femme enlevée qui refuse de perdre espoir et rêve de liberté. Ce projet audacieux, tourné au Kirghizistan, donne naissance au court métrage « Ala Kachuu – Take and Run ». Achevé au début de 2020, en pleine émergence de la pandémie, le film parcourt le monde en format numérique, récoltant de nombreux prix. Comme l’espérait la réalisatrice, cet immense succès a aussi permis de mettre en lumière la tradition de l’ala kachuu.

Slider image 0
« Friedas Fall », Maria Brendle. © 2024 Condor Films AG
Slider image 1
« Friedas Fall », Maria Brendle. © 2024 Condor Films AG
Slider image 2
Maria Brendle. © Michael Bezjian

Au plus près du personnage

Dans « Ala Kachuu », Maria Brendle reste au plus près de sa protagoniste. Le·la spectateur·trice ressent facilement de l’empathie pour la jeune Sezim, qui rêve de quitter son village pour étudier en ville. Et se fait enlever. Aux gros plans serrés d’Alina Turdumamatova, qui incarne Sezim avec retenue et intensité à la fois, la réalisatrice et son cameraman Gabriel Sandru opposent les vastes paysages du Kirghizistan.

L’idyllisme de la lumière du crépuscule, des montagnes qui se profilent à l’horizon est trompeur. Le court métrage, qui allie si bien ambitions esthétiques et préoccupations sociopolitiques, est nominé aux Oscars. Le confinement terminé, Maria Brendle fait ses valises et embarque pour Los Angeles, avide de rencontres intéressantes dans la capitale du cinéma.

On pourrait s’attendre à ce que les offres en Suisse affluent après avoir figuré sur la liste des invités aux Oscars. Pourtant, l’intérêt vient d’abord principalement de l’autre côté de l’Atlantique. Lorsque son téléphone affiche enfin un numéro suisse, c’est celui de Condor Films, qui souhaite discuter d’un nouveau projet : l’affaire de Frieda Keller, un infanticide de Saint-Gall dont la condamnation en 1904 avait suscité une controverse nationale sur la peine de mort et le traitement juridique des femmes.

Attirée par l’ambivalence de la protagoniste, Maria Brendle accepte immédiatement. Ce qui l’intéresse, ce sont les personnages, avec leurs histoires et leurs complexités, ainsi que la manière de retranscrire des éléments historiques sous une forme narrative, comme dans « Friedas Fall ». Le fait qu’on lui ait proposé l’actrice saint-galloise Julia Buchmann pour le rôle principal a été un coup de chance. La réalisatrice aime prendre son temps pour répéter et discuter avec ses acteurs et actrices avant le tournage, afin d’insuffler la vie nécessaire aux personnages. Dans « Friedas Fall », le Saint-Gall des années 1900 devient ainsi un lieu vivant où les événements se déroulent de façon naturelle.

Le tournage est terminé, la postproduction achevée. Son premier long métrage en poche, Maria Brendle ne sait pas encore où l’emporteront ses prochains projets. Elle en a cependant un qui lui tient beaucoup à cœur, également axé sur un sujet historique avec un personnage principal féminin. La réalisatrice ignore encore quand et où elle le tournera. Sa nomination inespérée aux Oscars et la réalisation de son premier long métrage lui ont en effet montré que les détours du destin sont toujours imprévisibles.

À lire également