Une vitrine pour le court
Image tirée de « Empreintes », de Jasmin Gordon. © Kurzfilmagentur Hamburg

Une vitrine pour le court

Teresa Vena 31 octobre 2025

Les courts métrages peinent à être vus. Cela tient notamment à leurs conditions de création et de diffusion, conçues sur le modèle du long métrage et peu adaptées aux formes brèves.

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Un constat s’impose : le soutien au court métrage, qu’il soit institutionnel ou interne à la branche, repose sur l’engagement d’une poignée d’individus.

Les festivals spécialisés jouent un rôle déterminant dans sa diffusion. Ils servent non seulement de vitrines ponctuelles, mais sont aussi de véritables accélérateurs à de nombreux niveaux. Aux côtés des associations professionnelles, des agences de promotion et de certains organismes de soutien, les festivals explorent les canaux susceptibles d’offrir une visibilité au court métrage – souvent de manière inventive, toujours au prix d’un travail acharné. La numérisation du médium et de ses usages, quant à elle, occupe une position ambivalente.

Une carrière festivalière

Les courts métrages, comme les longs, cherchent tous à décrocher, au moins pour la première mondiale, une place dans l’un des grands festivals internationaux. Mais l’importance que ceux-ci accordent à la forme courte, et l’attention qu’elle suscite auprès du public et des professionnel·le·s, varie considérablement.

Le Locarno Festival compte parmi les institutions qui prennent le court au sérieux, en lui consacrant plusieurs compétitions. Les Pardi di domani mettent en lumière les jeunes talents, tandis que les Corti d’autore offrent, depuis 2021, une vitrine aux cinéastes établi·e·s.

« Les courts métrages ne sont pas un programme-cadre à la Berlinale, comme c’est le cas à Cannes », contraste Maike Mia Höhne, qui a dirigé la section Berlinale Shorts de 2007 à 2019. À Berlin, l’intérêt d’une sélection est d’atteindre les professionnel·le·s de la distribution, de l’exploitation et de la programmation. Elle-même réalisatrice, Maike Mia Höhne dirige depuis 2019 le Festival du court métrage de Hambourg, dont la sélection s’inspire des découvertes faites dans d’autres festivals.

En Suisse, rares sont les distributeurs qui se consacrent aux courts métrages. À Lausanne, Outside the Box complète ainsi son catalogue de longs par une offre de programmes courts, qui représentent environ 15 % de son répertoire. Il s’agit exclusivement d’œuvres destinées au très jeune public. Les films ne peuvent pas être choisis à l’unité : seules des programmations complètes sont proposées, ce qui réduit l’effort pour les salles.

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Image de « Tôt ou tard » de Jadwiga Krystyna Kowalska. © Kurzfilmagentur Hamburg

Le festival comme pôle d’expertise

On comprend aisément l’importance d’une présélection, face aux milliers de films envoyés chaque année aux festivals. « Il y a trop de courts métrages », résume Anne Gaschütz, directrice du Festival du film de Dresde spécialisé dans le format court. Elle reçoit environ 3400 films par an. À Clermont-Ferrand, on atteint les 10’000, et à Locarno, où elle contribue à la programmation, près de 4000. Le Festival de Winterthour en reçoit environ 5000, confirme son directeur, John Canciani : « Nous sommes un système de tri. »

Les festivals sont devenus de véritables pôles d’expertise pour le court métrage. Les œuvres sélectionnées à Winterthour peuvent prétendre non seulement aux prix du cinéma suisses et européens, mais aussi à des nominations aux Oscars et aux Bafta. Le travail de mise en réseau constitue l’une de leurs missions essentielles : le volet Industrie du Festival de Winterthour est l’un des plus importants pour les professionnel·le·s du court métrage.

La distribution des courts métrages

La visibilité des courts ne se construit pas d’elle-même. C’est pour répondre à ce besoin qu’a été créée au début des années 1990 la Kurzfilm Agentur, issue du Festival de Hambourg. Elle gère aujourd’hui à la fois le festival, la distribution et la diffusion des courts. Interfilm, à Berlin, fonctionne sur un modèle similaire. Ces deux structures travaillent principalement avec les salles de cinéma et les institutions pédagogiques, proposant aussi bien des titres isolés que des programmes thématiques. Les plus prisés sont les seconds et les sélections « clés en main ». « Nous misons beaucoup sur l’avant-programme », explique Matthias Groll, d’Interfilm. « Nous proposons par exemple des abonnements annuels qui permettent aux cinémas de diffuser chaque semaine un court métrage dans le bloc publicitaire. » Un dispositif qui assure une continuité très appréciée.

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Frank Braun, coprogrammateur du groupe Neugass Kino AG. © Saskia Rosset

Le court métrage dans les salles

« Nous n’avons pas les ressources pour proposer régulièrement un programme de courts métrages », explique Frank Braun, coprogrammateur du groupe Neugass Kino AG, qui exploite plusieurs salles à Zurich et Lucerne. Il déplore la faible présence du court métrage dans les cinémas suisses, mais souligne que suivre l’actualité des titres disponibles d’une part, et composer d’autre part des compilations thématiques ou artistiquement ambitieuses dépasse le cadre du fonctionnement habituel d’une salle. C’est justement dans l’idée de renforcer la circulation des courts que la Neugass Kino AG a créé il y a six ans son propre service de distribution.

Dans les salles du groupe, les courts métrages ne sont quasiment plus projetés en avant-séance. « Je les considère comme une mise en bouche, une surprise pour le public », explique Braun. Les gens ne viennent pas pour les courts en premier lieu. Placé entre la publicité et le long métrage, il prolonge l’attente tout en mettant le public à l’épreuve : le court doit vraiment se démarquer pour capter l’attention. Sa programmation reste donc un pari. L’idéal est une combinaison harmonieuse entre le film et le court. Si les distributeurs ne les proposent pas directement, leur intégration nécessite un effort supplémentaire et le savoir-faire des exploitant·e·s.

Un savoir-faire que possède Bruno Quiblier. Ce programmateur dirige l’association Base-court, qui milite pour la visibilité du court métrage en Suisse romande. S’il reconnaît que ce format reste un produit de niche, le manque de reconnaissance continue de le surprendre. Ainsi, lorsque la presse a présenté l’animateur suisse Marcel Barelli comme une « révélation » lors de la projection de son premier long métrage à Annecy, Bruno Quiblier a tenu à rappeler : « Non, Barelli réalise des films depuis quinze ans. Des courts. »

Bruno Quiblier est engagé dans plusieurs initiatives visant à renforcer la place du court métrage, dont le « Court du mois ». Pendant quatre ans, ce projet a proposé chaque mois un court métrage suisse en avant-séance aux 160 salles romandes partenaires, touchant ainsi plus de 360’000 spectateur·trice·s. Les films, toujours d’une durée inférieure à quatre minutes, étaient projetés juste après le bloc publicitaire. « Le financement a été un combat dès le départ », se souvient-il. Les sponsors s’intéressent peu au format, et il n’y avait pas de soutien officiel à attendre. Il avait presque tout pris en charge : sélection des films, gestion des droits, communication avec les salles. Malgré cela, les obstacles n’ont pas manqué. « Les problèmes techniques étaient constants, et le fait que les cinémas emploient de moins en moins de projectionnistes n’a rien arrangé », ajoute-t-il. L’engagement personnel a été décisif pour faire vivre le projet, mais il a eu un prix. Avant d’envisager une nouvelle édition, Bruno Quiblier doit d’abord recharger ses batteries.

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Bruno Quiblier, Base-court. © Base-court

Le court métrage en mode événement

Pour voir des courts métrages en salle, il faut souvent compter sur des rendez-vous ponctuels. Bruno Quiblier participe ainsi à la tournée de la Nuit du court métrage, organisée par Base-court en partenariat avec les Journées de Soleure et le Festival de Winterthour, qui sillonne chaque année la Suisse. « Cette initiative nous permet de toucher un large public, notamment un public jeune », soulignent Bruno Quiblier et John Canciani.

Autre moment fort, le Jour du court métrage, le 21 décembre. En Allemagne, l’AG Kurzfilm – une association dédiée à la promotion et au soutien du court métrage – coordonne à cette occasion plus de 500 projections. « Elles ont lieu un peu partout, dans les cinémas, mais aussi dans les foyers, les écoles et d’autres institutions », précise Jutta Wille, directrice de l’association.

Plateformes en ligne

Si les grandes plateformes comme Netflix hébergent quelques courts métrages, elles ne font rien pour les mettre en avant. La sélection de courts sur Mubi, en revanche, bénéficie d’une solide réputation. « Elle est limitée, mais pas arbitraire », souligne Jutta Wille. La curation est essentielle. Dans cet esprit, le site internet du Festival de Locarno propose une sélection de films accessibles gratuitement toute l’année, « Shorts ». Et depuis 2021, six festivals européens de court métrage partagent la plateforme ThisIsShort.filmchief.com, soutenue par le programme MEDIA de l’Union européenne.

Bruno Quiblier ne croit pas à l’idée d’une grande plateforme, un « Netflix du court métrage » capable de s’autofinancer : « Il n’y a pas de public pour ça. » Il a préféré développer Korto.ch, destinée à la Suisse romande. Un abonnement dans une bibliothèque régionale permet aux usager·ère·s et aux enseignant·e·s de la région d’accéder gratuitement à la plateforme.

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Image tirée de « Der kleine Vogel und die Bienen », de Lena von Döhren. © Kurzfilmagentur Hamburg

Le court sur petit écran

Pour les chaînes de télévision, la numérisation constitue un défi de taille. Elle a bouleversé la hiérarchisation des contenus et offre désormais l’occasion de mettre en avant des programmes de niche, autrement que dans la grille, en linéaire. Pour le court métrage, c’est une opportunité.

« À la SRF, nous réservons plusieurs créneaux au court métrage : dimanche, mardi et mercredi en fin de soirée », explique Eva Schweizer, planificatrice de programmes sur SRF 1. Les courts y sont présentés en groupe, presque jamais individuellement. Chaque année, quelque cinq programmes proposent de nouvelles œuvres, tandis qu’une dizaine d’anciens films sont repris. Une offre destinée aux enfants est parfois proposée le matin pendant l’été et les jours fériés. Les courts coproduits par la SRG SSR dans le cadre du Pacte de l’audiovisuel sont programmés régulièrement : « Nous les rediffusons deux à trois fois en moyenne, et nous achetons aussi les droits pour la mise en ligne », ajoute Eva Schweizer. Ils restent ainsi disponibles sur Play SRF et Play Suisse.

La RTS coproduit quant à elle une dizaine de courts chaque année. Leur diffusion, à la fois sur le petit écran et en ligne, est assurée au sein de programmes dédiés. « Avec le Pacte de l’audiovisuel, nous misons sur une politique de coproduction qui vise à soutenir les jeunes talents et les producteur·rice·s indépendant·e·s », explique Celya Larré, productrice éditoriale à la RTS. Les films restent disponibles quelques jours avant et après leur diffusion sur Play RTS et Play Suisse.

« À l’époque, la RTS proposait une émission radio, Brazil, dans laquelle je présentais un court une fois par mois », se souvient Bruno Quiblier. Cette émission n’a duré que deux ans. Plus durable, le magazine Unicato est diffusé depuis 2006 sur la chaîne publique régionale allemande MDR. Kurzschluss, sur Arte, existe depuis 2001. Ces magazines ne se contentent pas de montrer des films, ils proposent aussi des entretiens avec des cinéastes et des professionnel·le·s. Les émissions sont diffusées linéairement, mais restent également accessibles en ligne.

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Eva Schweizer, planificatrice de programmes sur SRF 1. © DR

Des stratégies pour le court

Même si de nombreuses stratégies de diffusion existent pour les courts métrages, leurs effets restent limités, bien en deçà de ceux qui concernent les longs métrages ou les séries. Des structures de lobbying comme Pro Short en Suisse œuvrent pour améliorer ces conditions-cadres. En Allemagne, les cinémas bénéficient actuellement (des réformes se profilent) d’une prime à la projection de courts. Un dispositif similaire pourrait constituer un incitatif en Suisse. Pour Jenna Hasse, présidente de Pro Short, ce n’est qu’un aspect parmi d’autres : il est temps que les courts métrages tirent pleinement parti des retombées des festivals (Succès Festival). Et pour l’heure, ils restent totalement exclus des bénéfices liés à leur diffusion sur la SRG SSR. 

Un soutien ciblé pour le court métrage fait toute la différence. C’est ce que démontre la Sodec (Société de développement des entreprises culturelles) au Québec, qui propose un accompagnement spécifique au format court. L’institution a même créé un dispositif dédié aux distributeurs de courts, les Sodec Labs, soulignant l’importance de penser la diffusion dès la conception. « Lors de festivals comme Clermont-Ferrand, nous présentons des projets individuels et permettons aux cinéastes d’établir des contacts précieux », explique Valérie Ascah, déléguée des affaires internationales à la Sodec. Cet engagement témoigne d’une réelle compréhension des défis auxquels font face les créateur·trice·s. « Les inscriptions aux festivals coûtent très cher », ajoute John Canciani. « Ces frais doivent absolument faire partie du budget d’une stratégie de diffusion. »

« Produire des courts métrages n’est pas rentable », reconnaît Jenna Hasse. Les prix remportés en festival rapportent peu, les plateformes en ligne rémunèrent faiblement, et les droits de licence restent très limités. « Pourtant, le court demeure un espace essentiel de création, de découverte, d’expérimentation et de diversité pour les artistes et les cinéastes. »

Afin qu’il trouve enfin la place qu’il mérite dans la culture cinématographique – et au-delà – il lui faut davantage de visibilité, ce qui est impensable sans un soutien institutionnel bien plus conséquent qu’aujourd’hui.

Une version plus longue de cet article paraîtra dans la revue annuelle CINEMA Jahrbuch 2026.

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