« C'est comme jouer au flipper: on lance une bille et on regarde ce qui se passe »
Christine Loriol, conseillère en communication et coach.

« C'est comme jouer au flipper: on lance une bille et on regarde ce qui se passe »

Kathrin Halter 20 mai 2018

Christine Loriol propose des ateliers pour les professionnels du cinéma désireux d’agrandir leur réseau et d’apprendre à
mieux gérer leurs rapports avec les médias et le public. Elle encourage tout le monde à jouer le jeu.

copy linkshare facebookshare linkedinshare instagram

Un de vos workshops s’adresse aux
« femmes trop timides pour aborder des
inconnus lors d’événements officiels ».
Indépendamment du genre, est-ce vraiment possible de se défaire de la timidité ?

Pas quand la timidité est un trait de caractère, bien sûr. Mais même dans ce cas, un
coaching ludique permet de faire des progrès. La plupart des personnes ne sont pas fondamentalement timides, elles le deviennent
dans certaines situations données, comme
la cérémonie du Prix du cinéma suisse ou
d’autres événements officiels qui les inhibent,
leur font perdre leurs moyens. C’est aussi une
question de culture. En Suisse, nous valorisons la modestie, personne ne veut se mettre en avant, se faire remarquer, sortir du rang. Ce
qui ne simplifie pas les choses.

Que peut-on donc faire pour se préparer ? Prenons l’exemple du Prix du cinéma
suisse.

Pour commencer, il faut se poser quelques
questions sur l’événement. Quels en sont les
enjeux ? Et puis c’est toujours utile d’avoir une
attitude optimiste : j’y vais, et peut-être même
que je passerai une soirée agréable ! On peut
se donner comme objectif de parler avec au
moins une personne inconnue, plutôt que
de s’en tenir à son cercle de connaissances.
Et puis c’est toujours plus agréable d’être
présenté à quelqu’un plutôt que d’être laissé
de côté, il faudrait donc faire de même à son
tour !

Comment fait-on pour aborder quelqu’un
que l’on souhaite rencontrer pour des raisons professionnelles ?

Pour rencontrer une certaine productrice,
par exemple, j’essaierais de trouver quelqu’un
dans mon cercle de connaissances qui pour-
rait me la présenter. J’éviterais dans tous les
cas de déranger, de m’imposer. Le Prix du
cinéma suisse est un événement festif, convi-
vial, ce n’est pas comme sur un festival ou un
événement d’industrie où il s’agit de vendre
projets et scénarios.

Et pourtant, tout le monde veut y faire du
réseautage, ce qui semble quand même un
peu éprouvant...

Oui, la frontière entre le travail et les loisirs
s’estompe, ça complique un peu les choses.
L’idéal est de l’aborder avec légèreté, en y prenant plaisir. Après tout, c’est quelque chose
de beau que de rencontrer des personnes,
d’échanger, de nouer des contacts. C’est intéressant de poser des questions.

C’est en quelque sorte un apprentissage de
la légèreté...

Oui. Ce n’est que parce qu’on voit le
réseautage comme une corvée, une obligation, et qu’on l’associe avec le fait de « se
vendre », qu’il devient quelque chose de
pénible. D’ailleurs, il ne s’agit pas seulement de recevoir, mais aussi de donner. Et qui sait
où cela peut mener ! Le réseautage n’est pas
un simple donnant-donnant, c’est plutôt
comme au flipper : on met une bille en jeu et
on regarde ce qui se passe.

Les Suisses pourraient beaucoup
apprendre des Américains et de leur
culture de la rencontre.

Tout à fait. Les Américains commencent
avec un simple « Hello! How are you ? », qui
débouche d’habitude tout naturellement
sur un dialogue. Quand nous ne sommes pas
accompagnés, nous évitons souvent de trop
regarder à gauche ou à droite, et nous ne rencontrons donc personne. Alors que ce n’est
nulle part aussi simple que dans un festival.

Vous parlez parfois d’« autopromotion », un
terme un peu rebutant. Expliquez-vous !

Beaucoup de personnes ont l’impression
que nommer leurs compétences, leur savoir,
serait quelque chose d’un peu honteux, et ne
le font pas volontiers. L’autopromotion est
souvent jugée de manière négative, on n’a
pas envie de le faire, et pourtant on s’y sent
obligé. Cela prend beaucoup d’énergie. Alors
qu’il ne s’agit pas de vendre son âme, ce n’est pas se prostituer que de dire, sans mentir, ce
que l’on sait bien, ou veut bien, faire.

Quelles différences observez-vous entre le
comportement social des femmes et celui
des hommes lors d’événements officiels ?

Globalement les comportements ne sont
pas soumis au même jugement. Dans le cas
d’une personne sûre d’elle, une femme aura
plus tendance à se faire critiquer, à être consi-
dérée comme une arriviste. Disons que les
femmes ont généralement davantage intério-
risé une attitude circonspecte plutôt qu’offen-
sive. Même si c’est subtil. Pour prendre mon
cas, je suis quelqu’un qui aime parler et j’ai
beaucoup de tempérament – on me trouve
donc souvent dominante. J’ai appris à vivre
avec.

Le débat «Me Too» n’y a-t-il rien changé ?

Je pourrais en parler longtemps. Il y a eu
un vrai retour de flamme qui voulait faire taire
de nombreuses voix. Ce qui m’a plu avant
tout dans ce mouvement, ce que j’aime, c’est
quand des femmes encouragent d’autres
femmes, à prendre la parole par exemple.
Et plus généralement, quand on se renforce
mutuellement, qu’on soit homme ou femme.

Il ne faut pas oublier l’existence des barrières linguistiques, notamment dans les
festivals suisses. Faut-il parler en anglais
lorsqu’on n’est pas à l’aise en allemand ou
en français, respectivement ?

Ça me fait de la peine que de jeunes
Romands et Suisses alémaniques s’entre-
tiennent en anglais ensemble parce qu’ils sont
gênés de parler en allemand ou en français. Je
trouve plus sympathique d’essayer d’abord de
parler la langue de l’autre, ne serait-ce que par
politesse. Ou d’opter pour la solution qui s’uti-
lise dans l’administration fédérale, où chacun
parle sa propre langue. Là aussi, il vaut mieux
une approche ludique et cordiale plutôt que
de se laisser inhiber. Il ne faut pas se montrer
trop sévère, ni avec soi-même ni avec l’autre.
Ce qui compte, c’est d’entrer en contact avec
l’autre. J’ai eu l’occasion une fois de parler avec
un psychologue spécialisé dans le domaine de
l’erreur, Theo Wehner. Selon lui le cerveau est
un système qui sait gérer les erreurs, notamment en compensant les défauts linguistiques
de son interlocuteur. Il est donc rare qu’une
personne parlant sa langue maternelle ait du
mal à comprendre quelqu’un de langue étrangère. Ce n’est que lorsqu’il est question de statut que l’on sanctionne l’imperfection.

Parlons des médias. Vous estimez qu’une relation décontractée avec les médias fait
partie du travail. Quels sont vos conseils ?

Il est indispensable de bien se préparer
avant un entretien. S’informer sur le média en
question, se poser des questions sur le genre
de texte prévu ou sur la date de publication.
Savoir permet d’être plus détendu ! La plupart
des personnes ne sont pas très à l’aise avec
les médias et n’aiment pas le fait de ne pas
contrôler le résultat. Globalement parlant,
j’essaie de rassurer. Il faut voir les journalistes
comme des individus avec une fierté professionnelle, qui sont responsables de la qualité
du texte. Et ce n’est pas grave de parfois se
répéter, ce n’est pas nécessaire de raconter de
nouvelles histoires à chaque fois qu’on donne
un entretien.

Se préparer signifie certainement aussi
réfléchir à ce que l’on a à dire.

Il s’agit plutôt d’être au clair sur ce que l’on
ne veut PAS dire. Réfléchir aux limites qu’on
se pose, ne pas se laisser aller au bavardage
quand l’échange est agréable. Je dis à mes
participants que ça peut toujours devenir
personnel, mais jamais intime. A l’inverse, je
recommande de réfléchir à ce dont on aime
parler. Les cinéastes sont souvent si impliqués
dans leur projet qu’ils perdent de vue ce qui
a un intérêt pour les personnes extérieures.
Les professionnels du cinéma, hommes et
femmes, sont de plus en plus nombreux à
s’inscrire pour un séminaire ou un coaching
dans l’objectif d’avoir une préparation professionnelle.

Oui, mais la question est de savoir si c’est également le cas des lecteurs. Encore une
fois, cela dépend aussi du type de publication
et du contexte. Chacun de nous a un critique
intérieur, qu’à mon avis il ne faudrait jamais
laisser bavarder.

C’est important de relire les citations afin
d’éviter les erreurs. Les choses se com-
pliquent lorsque la personne interviewée
veut reformuler une grande part de ses pro-
pos, par manque d’assurance. Ce qui, selon
moi, n’est pas acceptable.

Dans le cas des entretiens menés en suisse
allemand, je dis toujours qu’il s’agit d’une
traduction. Quand une phrase sonne faux,
on peut dire: là, il y a eu un malentendu,
je me suis mal exprimé. Ça arrive. Mais je
recommande de ne pas faire de corrections
soi-même, parce que c’est souvent perçu
comme une intrusion, en tout cas dans le cas
de l’écrit. Il vaut mieux expliquer, éventuelle-
ment faire quelques suggestions, mais laisser
au journaliste le soin de reformuler. Et il ne
faut pas se battre au sujet de termes isolés, ça
n'en vaut pas la peine.

Qu’y a-t-il encore d’important ?

Les images ! Beaucoup de personnes
n’aiment pas se faire photographier, elles le font alors de manière expéditive et oublient
les traces qui demeurent ainsi sur internet.
Quand on sait qu’on va être photographié, il
faut réfléchir aux vêtements que l’on va por-
ter, éventuellement suggérer où l’on veut se
placer.

Un dernier conseil ?

Ne jamais dire du mal des autres ! Il peut
être intéressant d’évoquer une situation où
l’on a dû s’imposer, ou d’éventuelles frictions
avec des acteurs ou des collaborateurs, mais
il ne faut jamais laver son linge sale. Ce serait
presque comme mal parler de son ex-conjoint,
ça finit toujours par vous retomber dessus.

▶Texte original: allemand

Biographie

Christine Loriol est conseillère en com-
munication, coach, autrice et modératrice. Elle guide les professionnels du
cinéma dans le cadre d’ateliers, comme
récemment pour Focal à Soleure sur « Les
secrets du réseautage ».

christinecanhelp.ch

À lire également